Le Roi Lear, édition et traduction d’Yves Bonnefoy, Éditions Gallimard, Folio Classique N°6069 / 2€ / 256 p

2016 : commémoration des 400 ans de la mort de Shakespeare chez Gallimard

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Le Roi Lear, édition et traduction d’Yves Bonnefoy, Éditions Gallimard, Folio Classique N°6069 / 2€ / 256 p

Yves Bonnefoy (1923-2016), poète, critique d’art et traducteur français, entre autres, de l’œuvre de Shakespeare (1564-1616), disparu ce 1er juillet, se penche avec passion sur Le Roi Lear, pièce écrite en 1605, qui interroge l’ordre du monde.

Écrite cinq ou six ans à peine après Hamlet, Lear a quelques points historiques communs avec cette pièce précédente ; l’action se déroule dans une Angleterre aussi archaïque que le Danemark du père de Hamlet – un monde encore païen où l’on décèle pourtant quelques signes de modes d’être nouveaux.

Seul, Edmond, le second fils du duc de Gloucester, est incapable d’appréhender un monde à l’ordre riche de sens. Maléfique, Edmond nourrit des pensées médiévales.

Il pourrait passer pour moderne, non conformiste et raillant le symbolisme astral, les superstitions de ses proches et même les valeurs de la morale commune.

Or, Edmond ne révèle pas la crise de la fin du sacré, mais sa faiblesse intérieure. Fils bâtard, il incarne la faute, selon la pensée chrétienne, le mal prêt à pénétrer dans l’ordre de Dieu. Si le traître évoque la nature comme seule règle, il ne fait que se vautrer dans les réalités triviales et animales, révélant la bassesse de son âme.

Dans le Roi Lear, l’ordre ancien demeure le cadre incontesté de référence qui triomphera finalement grâce à l’intervention de quelques justes salvateurs.

La figure du premier fils de Gloucester, Edgar – accusé à tort, agressé par son frère et méjugé par son père -, représente l’un de ces justes porteurs de compassion, de lucidité et de compréhension des « abîmes les plus obscurs de l’âme des autres êtres ». Devenu fou et mendiant errant alors qu’il était riche héritier, il questionne les injustices, les misères et les déraisons qui affligent la société :

« Il comprend d’instinct – et c’est bien là le signe que cette société est vivante – qu’il ne pourra trouver son salut qu’en travaillant à celui des autres, chacun ayant à se délivrer de son égoïsme, de sa démesure, de son orgueil, pour que le vrai échange reprenne. »

Quant à Lear, il est le fruit d’un immense orgueil qui méconnaît l’être propre des autres, il fait erreur, spolie les justes et avantage les perfides. Il incarne à la fois l’imperfection et la volonté de se ressaisir, notre condition universelle.

Lear accomplit un progrès spirituel en retrouvant le chemin d’autrui et en s’oubliant dans la plénitude de cet échange. Dans cette fresque gothique – danse macabre – que propose Lear, les figures clefs de la société sont répertoriées : le roi et son fou, le puissant et le pauvre, les catégories universelles de la Fortune ou de la charité.

« All is ripeness », dit Edgar qui cherche à sauver son père du suicide, ce qui signifie « tout est maturation » ou bien « tout est vie de l’esprit », ce que ressent Lear enfin. La maturation est l’acceptation de la mort mais pas seulement, elle équivaut aussi à la reconnaissance de la dimension intérieure de l’âme, l’occasion de s’élever à une compréhension intime des lois réelles existentielles pour se délivrer des illusions.

Sur la lande finale où Lear crie sa folie – erreurs et trahisons -, la tempête manifeste des forces irrationnelles qui tendent au rétablissement de la vérité :

« C’est là que la réflexion reprend, que se reforme l’idée de la justice. Cette nuit d’orage nous parle d’aube. La brutalité des dieux et des hommes, la fragilité de la vie, n’y sont rien contre une évidence de solidarité instinctive qui rassemble et réconforte. »

Plus que jamais, nous avons besoin que s’ouvre encore cette prise de conscience à travers le rapport d’une grande œuvre de poésie à son moment historique.

Véronique Hotte

 Le Roi Lear, éd. et traduction d’Yves Bonnefoy, Éditions Gallimard, Folio Classique N°6069 / 2€ / 256 p

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