Les Sonnets de Shakespeare, mise en scène de Margarete Biereye et David Johnston du Ton und Kirschen Wandertheater

Crédit photo : Jean-Pierre            Estournet

Les Sonnets 1©jean-pierre Estournet copie

Les Sonnets de Shakespeare, mise en scène de Margarete Biereye et David Johnston du Ton und Kirschen

Avec pour toile de fond vivante, le magnifique cimetière à bateaux de Kerhervy à Lanester, éclairé par une lune juillettiste, fière de sa rondeur, qui fait surgir à marée basse de belles carcasses éventrées, des figures de proue somptueuses, des navires élégants soulignés par l’élan gracieux de côtes de bois gigantesques mises à nu – fausses baleines et traces de merveilles enfantines ancrées dans l’imaginaire -, le trente-sixième Festival du Pont du Bonhomme, via la Compagnie de l’Embarcadère depuis plus de 20 ans, voit avec tristesse ses subsides coupés par la Ville.

Mais la fête continue cette année, entre autres, avec la compagnie allemande de théâtre itinérant « Ton und Kirschen Wandertheater », tréteaux de bois, manteau d’arlequin de bric et de broc qui s’effondre volontairement à la fin du spectacle, des chaises renversées, des bottes vides et malicieuses d’homme invisible qui marchent sur le plateau – le fil de l’existence et du temps va de l’avant, sans pause ni répit.

Le spectacle convivial répond à une joyeuse esthétique du théâtre en plein air, cirque, acrobaties, courses, mimes, chants, théâtre de marionnettes et poésie.

Les Sonnets (1564-1616) de William Shakespeare portent les couleurs de l’autobiographie poétique : l’amour, le beau, la politique et la brièveté de la vie.

L’impuissance du langage à dire le vrai -« words, words, words » de Hamlet -, et l’opposition entre l’apparence et l’essence, sont les problématiques du théâtre shakespearien. Le beau, le bon et le vrai sont loin d’être associés dans la vie, le sentiment étant pris entre les aspirations de l’idéal et le chaos du désir physique.

La relation amoureuse concerne d’abord un jeune homme « blond » ou « beau » puis une « Dame brune », décrivant les mouvements classiques du bonheur mutuel jusqu’à la rupture. Le poète célèbre la beauté de l’amant et son attachement : goût du bonheur de l’amour partagé avant le désespoir du doute. Après les retrouvailles, celui qui aime abandonne l’aimé au temps qui passe et l’emporte vers la tombe.

« Mais c’est de tes yeux que je dérive ma science : voilà les étoiles fixes où je lis cet enseignement que la vertu et la beauté prospéreront à la fois, si tu fais une réserve de toi-même. Sinon, je tire de toi ce pronostic que ta fin sera l’arrêt fatal de la vertu et de la beauté ».

Il revient au poète de dissocier apparence et essence, en ajustant mieux le regard ; la duplicité et l’hypocrisie du jouvenceau brisent l’union, privilégiant la confusion et le mensonge. La « Dame brune » est en échange plus claire dans son noir obscur.

« Oh ! ne dis jamais que mon cœur t’a trahi, bien que l’absence ait semblé modérer ma flamme ! Je ne puis pas plus facilement me séparer de moi-même que de mon âme, qui vit dans ton sein. Car je tiens pour néant ce vaste univers, hormis toi, ma rose ; en lui, tu es tout pour moi. »

Le couple des deux metteurs en scène – la rousse et rayonnante Margarete Biereye qui chante à merveille et David Johnston, poète, chanteur et musicien – sont les amoureux de Peynet, toujours aimants et mélancoliques, attentifs l’un à l’autre.

La mise en scène poétique des Sonnets de Shakespeare commence par l’entrée sur le plateau de bois d’un homme jeune aux cheveux noirs (Nelson Leon) qui s’agenouille, baissant la tête, tandis qu’une femme – figure du Temps – verse paisiblement un long fil de sable fin de sa cruche : le jeune est devenu vieillard.

« Quand je compte les heures qui marquent le temps et les jours splendides sombrés dans la nuit hideuse ; quand je vois la violette hors de saison et les noires chevelures tout argentées de blanc ». Travail inexorable du temps.

Une jeune fille vive en tutu romantique se voit le buste transpercé par une flèche qui l’ensanglante, c’est Cupidon et ses armes de bois cruelles qui l’assaillent de douleur.

La victime n’en danse pas moins sa ronde, tel un ange gracieux descendu du ciel. Une autre scène fait apparaître Cupidon en chair et en os – une marionnette facétieuse manipulée avec une tige – qui poursuit tous les êtres présents.

Un aquarium dispensateur de bulles surgit sur la scène, un masque noir est à l’intérieur au lieu des poissons attendus, à la voix d’outre-tombe et d’outre-eaux.

Le spectacle festif est un amusement sans fin, un divertissement ordonnancé qui mêle la déclamation poétique, la gestuelle acrobatique, la danse chorale et la musique – swing, jazz, country, folk, fado, tango, classique – les instruments à vents et à cordes sont au rendez-vous, tandis que chacun y va de sa propre langue – l’allemand, l’anglais, l’espagnol, le russe et le français, langue étrangère. Les compositions musicales live sont assurées par les frères Johnston, David et Steve.

La première figure féminine de jeunesse (Polina Borissova) réapparaît en habit de ville contemporain, poursuivie par trois hommes qui la harcèlent, l’approchent et l’étouffent, mais la belle s’en va et fuit, sûre de ses propres désirs personnels.

Autre image du temps à travers le chœur des quatre âges féminins de la vie – la jeune personne précédente, l’adulte (Daisy Watkins), la femme mature (Margarete Biereye qui assure aussi la co-mise en scène avec le comédien et musicien David Johnston) et la dame au grand âge, figurine articulée et manipulée avec délicatesse par Daisy Watkiss et Polina Borissova.

Personne n’est dupe, la moquerie et l’ironie se font dans le spectacle la part belle. Deux jeunes gens – des Narcisse en puissance – s’admirent à travers un même miroir, que deux autres encore dont Rob Wyn Jones tentent de dérober partiellement pour eux-mêmes, selon une perspective en diagonale : des images rieuses.

Une femme se traîne bestialement par terre, un masque de lion sur la face, elle se découvre le visage – c’est un homme (Richard Henschel) – et alors ? : « Temps dévorant, émousse les pattes du lion, et fais dévorer par la terre ses propres couvées ; arrache la dent aiguë de la mâchoire du tigre féroce, et brûle dans son sang le phénix séculaire. »

Pour le poète, l’amour vit toujours à l’intérieur du Temps qui passe, de la jeunesse à la vieillesse ; et, en dépit des rides, resurgit toujours le rayon d’un printemps intime.

Un rendez-vous réussi avec une belle poésie shakespearienne incarnée.

Véronique Hotte

Festival du Pont du Bonhomme – Cimetière à bateaux de Kerhervy à Lanester (56), du 17 au 21 juillet.

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