Un enfant de Thomas Bernhard, traduit de l’allemand par Albert Kohn, Éditions Gallimard, Collection L’Imaginaire

 

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Un enfant de Thomas Bernhard, traduit de l’allemand par Albert Kohn, Éditions Gallimard, Collection L’Imaginaire N°683 / 160p. / 7, 50 €

Si l’on veut comprendre toujours plus avant, l’œuvre fascinante de l’écrivain autrichien Thomas Bernhard (1931-1989), la lecture d’Un enfant (1982), ouvrage à dimension ouvertement autobiographique, vérifie les constantes de cette écriture.

Thomas Bernhard y relate ses premières années d’enfance – une naissance cachée en Hollande, du fait d’un accouchement maternel hors mariage, recueil de l’enfant chez ses chers grands-parents à Vienne, déménagement de ceux-ci dans un village aux environs de Salzbourg et découverte ravie de la vie rurale pour le petit Thomas.

La mère et son mari – tuteur de l’enfant – et l’enfant s’installent à Traunstein, bourgade de Bavière que surmontent les hauteurs du mont Ettendorf, où résident les grands-parents avec la figure mythique du grand-père anarchiste, écrivain porté vers les arts et rebelle aux conventions, figure essentielle à la construction enfantine.

À partir d’une escapade de Thomas en vélo, un Steyr-Waffenrad du tuteur, pour aller voir à Salzbourg sa tante dont il ne connaît guère l’adresse, le narrateur adulte déroule le fil sinueux d’une prise de conscience existentielle – loi familiale et sociale.

Au début, tout se passe selon la métaphore de la progression mécanique des roues : « C’est donc ainsi que le cycliste rencontre le monde : il le rencontre d’en haut. Il s’éloigne à une allure folle sans toucher la surface terrestre de ses pieds ; il est un cycliste, ce qui signifie presque autant que : je suis le souverain du monde. »

La propension bernhardienne à analyser l’être, la volonté de comprendre ses faits et gestes, se retrouve dans cette appréhension de soi, à la fois intime et distanciée.

Jamais dupe, moqueuse, ironique, sarcastique, volontiers insistante, la figure qui raconte répète, ressasse sans fin jusqu’à l’obsession et l’écœurement amer.

Tombé de vélo dont la chaîne s’est cassée, sali et trempé, le garçon trouve enfin refuge dans une auberge où les paysans en fête dansent aux sons d’un orchestre :

« Toute la société humaine se tenait en face de moi, le seul qui n’en fît pas partie. J’étais son ennemi, j’étais le criminel. Je ne méritais plus d’être au milieu d’elle, elle protestait contre ma présence. » Sentiment de culpabilité et d’exclusion. Exagération.

Le garçon apprécie les salles d’auberge turbulentes, et la dimension théâtrale qui se vit dans l’instant festif est saisie avec acuité et plaisir, même au milieu du malheur :

« Même si j’étais un misérable ballot d’humanité qui toujours, trempé jusqu’aux os, était blotti dans le coin qui lui était assigné, j’avais quand même mon spectacle, ma scène instructive d’une pièce de théâtre, mon théâtre de marionnettes. »

Reste à aller se faire pardonner chez le grand-père d’abord, l’autorité, la référence, le juge, le penseur, le romancier, l’écrivain – l’intellectuel que honnit la Bavière.

Le grand-père est anarchiste, il a commis quelques explosions durant sa jeunesse, et les souvenirs de l’Ancien troublent considérablement l’enfant, passant à son tour devant le pont du chemin de fer, une belle œuvre architecturale dans la région :

« … dès ma petite enfance, d’une façon générale, mes rêves culminaient toujours en visions de villes éventrées, de ponts effondrés, de trains disloqués pendant dans l’abîme. » Vision mortifère et ordonnancée de fin de monde et de catastrophe.

 Mais les grands-pères sont les vrais maîtres et les véritables philosophes. Ils placent la tête de leurs petits-fils là où ils peuvent voir l’intégralité du spectacle, en luttant sans cesse contre la médiocrité désespérante du monde, son air de mauvaise farce : « Ils ouvrent toujours en grand le rideau que les autres ferment continuellement. »

Le narrateur adulte sourit de la théâtralisation de la démarche enfantine choisie :

« J’avais atteint le haut de la Montage sacrée. La lumière de l’aube donnait à mon arrivée devant la maison du grand-père un effet théâtral qui favorisait mon entrée en scène. » Le coupable a préparé un discours clair et laconique, selon les vœux du grand-père qui déteste les bavardages des gens cultivés ou prétendument cultivés :

« Malheureusement nous n’entendons toujours que les bavards bavarder, les autres se taisent parce qu’ils savent très bien qu’il n’y a pas beaucoup de choses à dire. »

Humour narquois et facétie pince-sans-rire.

La possibilité du suicide – spéculation du grand-père reprise par le petit-fils -, est un bien puisque l’on peut se soustraire au monde par libre décision, au moment voulu.

L’enfant souffre de l’image maudite de son père naturel, et si la mère injurie son fils, c’est qu’elle injurie d’abord le père de ce fils, un vaurien, qui les a abandonnés.

L’amour maternel, si fort soit-il, est empêché à jamais de s’épanouir librement.

Le jeune Thomas a des allures de Hamlet, fréquentant les cimetières avec leurs pompeuses sépultures, les tombes de granit pour les nantis, les petites croix en fer rouillé pour les pauvres, et les minuscules croix blanches des tombes enfantines :

« Les morts étaient déjà alors mes confidents les plus chers, je m’approchais d’eux sans contrainte ; Des heures entières j’étais assis sur l’entourage d’une tombe quelconque et je ruminais sur ce qu’est être et son contraire. »

Il faut, selon le grand-père, réfléchir aux questions et à leurs réponses pour dessiner la mosaïque du monde ; or, même si, un jour, toutes les questions trouvaient leur réponse, « nous n’aurions quand même pas beaucoup avancé, ainsi parlait mon grand-père. »

Chemin faisant, tout en parlant, l’intellectuel initie l’enfant à l’art de la promenade.

Dans cette Bavière catholique et nazie, les maîtres d’école sont consternés par les mauvais résultats de l’« Étrichien »- ni considération ni réprobation sociale.

Un peu plus tard, Thomas devient membre de la Jungvolk, degré préparatoire à l’organisation « Jeunesse hitlérienne », culottes courtes de velours côtelé noir, chemises brunes, foulard noir autour du cou. Thomas est un prodige de la course à pied, il n’en fait pas moins un séjour désagréable dans un établissement pour enfants difficiles, non à Saalfelden dans les montagnes de Salzbourg, comme prévu, mais à Saalfeld en Thuringe, par le hasard d’une erreur orthographique de dénomination.

Cette expérience malheureuse est aussi la première confrontation avec la guerre : les enfants observent dans le ciel nocturne, depuis une vitre, les rayons lumineux des projecteurs de la défense antiaérienne, des colonnes de lumières, sur Munich.

Mais la face sensationnelle de la guerre a son revers quand, revenu chez les siens, il voit un bombardier dans le ciel perdre de la hauteur et exploser en trois parties : un spectacle de tragédie, de corps démembrés et de sang – carnage et épouvante.

Finalement, après avoir vainement enjoint Thomas à la peinture puis à la musique, le grand-père l’inscrit dans une école de commerce de Passau dont il réussit l’examen d’entrée avec la mention Très Bien. Or, Salzbourg est « mieux » que Passau – selon le grand-père toujours -, c’est là que l’enfant de treize ans ira s’instruire enfin.

Vision du monde et regard posé sur soi, l’art de l’énigme chez Thomas Bernhard.

Véronique Hotte

Un enfant de Thomas Bernhard, traduit de l’allemand par Albert Kohn, Éditions Gallimard, Collection L’Imaginaire N°683 / 160p. / 7, 50 €

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