Une Trop Bruyante Solitude, texte de Bohumil Hrabal, traduction Anne-Marie Ducreux Palenicek (Éditions Robert Laffont), adaptation et mise en scène de Laurent Fréchuret

Crédit photo : Lise Lévy

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Une Trop Bruyante Solitude, texte de Bohumil Hrabal, traduction Anne-Marie Ducreux Palenicek (Éditions Robert Laffont), adaptation et mise en scène de Laurent Fréchuret

 Depuis trente-cinq ans, l’ouvrier écrase des livres dans sa presse mécanique pour les réduire en une masse informe, un geste grave et déresponsabilisé qui pourrait être associé au chant funèbre des tentatives multiples de cultiver le monde.

La mort dans l’âme, le travailleur écrase les feuilles et les couvertures de centaines d’ouvrages de référence – du papier sale et noirci d’encre -, récupérant çà et là un volume rare et précieux à préserver de la disparition définitive et de la gabegie.

Quant à sa propre survie, face au néant et au nihilisme de ces temps nouveaux qui éradiquent la mémoire – le patrimoine artistique – capable d’édifier les citoyens du monde, l’ouvrier revendicatif et rebelle boit des bières, affabule, invente une société autre et s’enfuit dans l’imaginaire fertile, ou bien sa cave ou les rues de Prague :

« …je perçus clairement les cris des rats en guerre, une guerre qui se terminera par des grands cris de joie, jusqu’à ce qu’on trouve une raison de tout recommencer… »

Le héros de ce présent d’amertume s’essaie non plus à détruire mais à reconstruire.

Le manœuvre est couvert d’encre – visage, t-shirt, pantalon, nulle trace de propreté –, entièrement absorbé par la presse de recyclage, un outil de travail dévastateur qui engloutit jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure : « Ce genre d’assassinat, ce massacre d’innocents, il faut bien quelqu’un pour le faire », dit-il.

Déterminé, habité par la valeur symbolique de la littérature et des humanités, le révolté fait acte de résistance, ressaisissant les trésors sans prix de l’humanité.

Le solitaire sauve une part importante de ces richesses niées mais du coup, réduit le volume professionnel de son rendement. Sans travail, il revient à ses chers livres.

Le texte de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal (1914-1997), Une Trop Bruyante Solitude, est d’abord diffusé à Prague en 1976, sous forme de « samizdat », publication clandestine, traduit dans plus d’une dizaine de langues, ce soliloque, selon le metteur en scène Laurent Fréchuret, révèle l’absurdité tragi-comique du quotidien, un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit.

La prestation de l’acteur Thierry Gibault – telle « la caisse de résonance d’un monde fabuleux qui ne veut pas mourir » – est à la fois spontanée et étudiée, fidèle à la figure de l’homme passionné des mots et des idées, des images et des poèmes, des pensées et des songes. Le regard hagard, dévoué à sa cause juste, il se livre.

La valeur réelle de l’existence s’affermit à travers l’expression de soi inscrite dans le monde – léger décalage, perspective et regard distancié, point de vue sur la vie.

La résistance contre tous les silences et les mises sous boisseau – standardisation, nivellement, complaisance du culte populiste, politique de démagogie, traduisant prétendument les intérêts du peuple – passe nécessairement par la dimension artistique qui restitue la capacité d’élan, de fougue et de vie, rendant légitime l’espoir.

Thierry Gibault est l’homme-orchestre qui lutte contre vents et marées, pour l’Histoire des hommes, les merveilles du monde non répertoriées, et les cités comme Palmyre.

Véronique Hotte

Festival Off Avignon, Théâtre des Halles – salle Chapelle, du 6 au 28 juillet à 16h30, relâche les 18 et 25 juillet. Tél : 04 32 76 24 51

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