Karamazov, d’après Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski, traduction André Markowicz, mise en scène de Jean Bellorini

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Karamazov, d’après Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski, traduction André Markowicz, adaptation Jean Bellorini et Camille de La Guillonnière, mise en scène de Jean Bellorini

 À la façon d’une enquête policière plutôt bon enfant – un thriller à caractère social, philosophique et moral -, le roman ultime de Dostoïevski, Les Frères Karamazov, revu, adapté et intitulé Karamazov à travers le regard du metteur en scène Jean Bellorini, analyse, avec intérêt et patience, les tourments des personnages du drame dont le sentiment de culpabilité qui conduit l’un des frères de la famille au parricide.

L’aîné Dimitri, passionné et amoureux, est revenu dans la bourgade réclamer l’héritage maternel conservé par son père Fiodor Pavlovitch ; le second fils, Ivan le philosophe, nourrit une haine similaire pour ce père sans cœur ni rigueur morale.

Smerdiakov, fils illégitime et délaissé, est réduit à la domesticité, et sa rancœur pèse.

Quant au plus jeune, le mystique Aliocha, sa piété le porte à la compassion.

En écho à ces rancœurs familiales, se joue tout près la tragédie d’un homme du peuple offensé dont l’humiliation meurtrit par ricochet le fils qui ne s’en remet pas.

La justice est-elle possible dans un monde sans Dieu – et l’amour et la charité ?

La responsabilité concerne-t-elle le meurtrier coupable ou Celui qui n’empêche rien ?

Pour Jean Bellorini, Dostoïevski ne pose pas tant la lutte du Bien contre le Mal que la nécessité de Dieu censée accompagner l’homme dans sa quête existentielle. Vanité.

Ni justice divine, ni justice sociale, l’homme subit le vide, son cynisme et sa violence.

Le discours du Grand Inquisiteur que reproduit Ivan à travers la fougue de Geoffroy Rondeau reste significatif et porteur de sens : Dieu abandonne l’être définitivement.

Et le peuple – misère et innocence – est la première victime d’un Monde bourreau.

À sa manière musicale festive, colorée et conviviale, Jean Bellorini pose sur le plateau l’univers de ces hommes et de ces femmes, bien-nés ou roturiers, purs ou moins purs, vaillants ou lâches, dignes ou indignes, que les jours maltraitent.

Le spectacle s’ouvre sur la scène avec la prise en charge du récit romanesque par une femme du peuple – le comédien Camille de la Guillonnière -, poussant un landau, qui raconte en voisine la petite histoire, non sans comique et air moqueur.

La scénographie offre aux spectateurs installés dans la Carrière de Boulbon les pages illustrées d’un joli livre de contes. Sur le devant du plateau, un espace à connotation ferroviaire avec, de jardin à cour, des rails sur lesquels glissent, dans un sens comme dans l’autre, des habitacles transparents, sortes de cabine où se jouent les scènes privées et intimes. À jardin, la maison du petit garçon et de son père reste immobile, un repère dostoïevskien significatif de la condition humaine qui donne à voir l’impuissance sociale des petits face aux mouvements assurés des plus grands.

Sur le large toit incliné d’une maison de bois qui pourrait être celui d’une gare – maison, studio de musique et régie dans l’ombre ou la lumière– se hissent les figures d’une vie faite de passions et de douleurs : les frères ; le père vil depuis le cadre de sa fenêtre ; l’enfant qui se souvient de la honte passée, et s’entretient avec le pédagogue Aliocha. Ce toit-terrasse propose l’échange avec l’autre ou l’au-delà ;

la fresque est agréable au public qui élève le regard pour contempler les scènes.

François Deblock qui incarne Aliocha dessine la silhouette d’un ange rayonnant d’aujourd’hui, dans la posture de l’observateur qui tente de comprendre ses proches.

Jean-Christophe Folly dans le rôle du frère aîné emporté joue sa partition avec brio.

De même, sont convaincantes Karyll Elgrichi pour l’altière Katerina Ivanovna, Blanche Leleu pour l’émouvante Liza et Clara Meyer pour la rebelle Grouchenka.

La musique de Jean Bellorini, Michalis Boliakis et Hugo Sablic est fidèle au rendez-vous, avec les comédiens musiciens – piano, percussions et instruments à vent.

La fanfare ainsi formée glisse sur une plate-forme avec le brillant de l’or des cuivres.

Marc Plas qui incarne l’amer Smerdiakov chante un mélancolique « Tombe la neige », rappel plein d’humour du sentiment amoureux.

 La première partie de ce long spectacle est assez bien tenue tandis que la seconde perd de sa tension en s’égarant dans des discours successifs – monologues fébriles.

Peut-être qu’à tant vouloir « désacraliser » le drame dostoïevskien en surfant sur l’air du temps – avec la question religieuse -, se relâche le fil des enjeux existentiels.

Véronique Hotte

Festival d’Avignon – Carrière de Boulbon, les 11, 12, 13, 15, 16, 17, 18, 19, 21, 22 juillet.

 

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