2666, d’après Roberto Bolano, traduction Robert Amutio, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin (Gallimard, Folio, 2011)

Crédit photo : Simon Gosselin

img_5686__c_simongosselin.jpg2666 d’après Roberto Bolano, traduction Robert Amutio, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin (Gallimard, Folio, 2011)

 Julien Gosselin adapte et crée 2666, l’ultime création du chilien Roberto Bolano, roman visionnaire dont le metteur en scène se propose de tisser les formes et les moyens à articuler pour le plateau, soit une esthétique à réinventer pour le théâtre.

L’art est entendu comme le geste extrême qui révèle la lutte entre l’imaginaire et la violence du réel, et si l’intensité littéraire ne peut concurrencer le réel, la beauté souveraine de la littérature demeure dans la vitalité même du mouvement.

Se battre contre la violence crée l’œuvre d’art, même si la fiction finalement déçoit.

Cinq parties scandent la représentation de 2666 : quatre universitaires trentenaires –anglais, français, espagnol et italien – cumulent les conférences européennes sur un écrivain énigmatique du XX é siècle dont ils recherchent l’identité inconnue.

Ils poursuivent leur traque jusqu’à Santa Teresa au Mexique, près des Etats-Unis.

Ils sont accueillis par un universitaire espagnol, installé au Mexique avec sa fille.

À Harlem, un jeune journaliste afro-américain, qui vient de perdre sa mère, va couvrir un combat de boxe à Santa Teresa, il y rencontre la fille de l’Espagnol et enquête en secret en même temps sur une série de meurtres de fillettes, jeunes filles et femmes.

Violences, strangulations, brûlures et tortures, le coupable est insaisissable.

La piste suivie est celle d’un allemand, gérant d’un magasin d’informatique. Enfin, on découvre que l’écrivain énigmatique du début, après s’être engagé dans l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale, s’est envolé pour le Mexique…

Traque, suspens, évocation de la littérature en même temps que du passé douloureux de l’Histoire, évocation d’un état du monde où le Sud s’oppose au Nord, où l’oppression des riches soumet encore les pauvres à travers les narcotrafiquants et l’argent sale, entre fausse libération féminine et tyrannie des mâles – brutalité virile des conquérants sur les femmes – écolières, ouvrières, épouses et autres.

Une vision où le décalage grandit entre les tenants des richesses et les autres.

Le monde n’est décidément pas beau et sa réflexion approfondit l’écriture de Bolano dont Julien Gosselin se saisit à bras ouverts, comme s’il voulait à tout prix faire glisser l’œuvre littéraire et la réduire sous les fourches caudines de la représentation.

Un sentiment d’urgence et de précipitation imprime la teneur du spectacle qui n’aura de cesse d’aller au bout de la nuit de sa représentation, envers et contre tout.

Les comédiens qui déclament un récit narratif à dimension épique ont maille à partir avec la dramatisation. Ils s’adonnent à des « conversations » qui ne font pas dialogues de théâtre, et livrent un discours à bâtons rompus, sans pause ni silence, avec pour outils de travail et de sauvetage des micros HF dont il faut savoir user.

Gagner du temps, la contrainte simplifie l’écoute d’une déclamation en sur-énergie.

La vidéo utilisée en live lors de la représentation projette les visages sur un grand écran qui surmonte l’habitacle scénographique, des cubes transparents avec rideaux blancs qui avancent du lointain sur le front de scène ou latéralement de jardin à cour.

Des lignes d’écriture romanesque s’inscrivent en blanc sur l’écran noir, sortes de SMS intimes délivrés à propos de la succession des mortes d’une région mexicaine appauvrie. Ce noir et blanc de l’écriture inscrit des temps de silence visuel qui font du bien à l’écoute patiente du spectateur, en dépit des horreurs humaines égrainées.

La question, au-delà d’un travail scénographique et visuel magnifique, consiste à se poser la question de la disparition du théâtre au profit de l’image vidéo et du cinéma.

La rivalité est inégale, et la scène théâtrale se délite au profit de la prégnance de l’écran, abandonnant en route et sur la scène le jeu des comédiens – verbe et geste, présence charnelle et physique –, pour la surenchère d’images et de portraits en plan rapproché qu’illustre une déclamation verbale en force un peu trop bruyante et vaine.

Un spectacle à « tourner » dans les métropoles européennes et internationales, où on saluera l’usage efficient de toutes les langues, la belle présence de Frédéric Leidgens et la capacité de conviction et de persuasion scénique d’Adama Diop.

Véronique Hotte

Festival d’Avignon – La Fabrica, les 8, 10, 12, 14 et 16 juillet.

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