Lenz d’après Michael Reinhold Lenz, Georg Büchner et Johan Friedrich Oberlin, adaptation et mise en scène de Cornelia Rainer

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Lenz d’après Michael Reinhold Lenz, Georg Büchner et Johan Friedrich Oberlin, adaptation et mise en scène de Cornelia Rainer

 Les tourments d’un écrivain – tout homme, qu’il soit à l’orée de sa jeunesse ou dans sa maturité – aux prises avec ses questionnements existentiels, telle est la posture attirante, mystérieuse en même temps qu’inépuisable, que se propose de porter à la scène la jeune et sagace conceptrice autrichienne Cornelia Rainer, femme de théâtre et de musique versée dans les épanchements de l’âme et l’engagement du citoyen dans la société de son temps – la fin du XIX é ou le début du XXI é siècle.

Il ne s’agit évidemment pas du premier venu, mais du poète et dramaturge Jacob Lenz, figure énigmatique d’une intériorité à la fois pleine d’ombre et de lumière, qui passionne en 1835, Georg Büchner, homme de lettres ténébreux, exilé à Strasbourg.

Jacob Lenz effectue en 1777 au Ban de la Roche un séjour vosgien chez le pasteur Oberlin, au sein d’une communauté de fidèles dévoués à l’homme protestant.

Cornelia Rainer ajoute au récit de Büchner, des extraits de pièces de théâtre et les notes du pasteur Oberlin, réalisant le portrait d’un homme infiniment vivant, se tenant sur la brèche au-delà du vide, privilégiant l’expression d’un état d’urgence intérieur.

Sur l’arête de l’abîme – reliefs et précipices montagneux – les Vosges pour Lenz, le Tyrol pour Cornelia Rainer ou les Alpes Suisses pour la compagnie Schi-lunsch-naven, le jeune homme en quête de lui-même et de légitimité artistique versera, soit du côté de la foi réparatrice du pasteur, soit du côté de la force libre de l’imaginaire.

Salut inventé ou perte de soi dans le néant du hasard de toute existence.

Le rêveur d’une utopie sociale de « l’homme européen » n’a guère de talent pour imposer sa vision d’une existence libre, ouverte et partagée avec ses semblables.

Il ne croise à travers maladresses et caprices d’enfant que l’incompréhension de son prochain pourtant réceptif aux interrogations initiales. Le jeune homme philosophe et douloureux perd peu à peu l’abri communautaire pour s’en exclure irréversiblement.

La mise en scène entraîne le spectateur dans un monde disparu – rustique et stable.

La demeure du pasteur livre le paysage intérieur d’un foyer montagnard entre rudesse, tâches domestiques quotidiennes et lectures religieuses édificatrices.

Tables de bois, bassine d’eau pour la domestique lavant vaisselle et vêtements, linge qui sèche sur le fil, tenue sombre du pasteur et longue jupe de coton pour l’épouse.

Entre chants religieux et cantates de Bach, résonne la paix tranquille des alpages.

Le tableau choisit la beauté rude des détails d’un monde perdu – bois, corde et métal – dévolu à la méditation et à la sagesse protestantes, que vient bousculer régulièrement le martèlement sonore et musical des percussions de Julian Sartorius.

Sous la cloche de chapelle, le musicien installe le couvert communautaire, ou arpente et glisse, bravant les montées et les descentes vertigineuses d’une réplique de bois et d’acier de montagnes russes imaginaires, symbole mythique des prémisses industriels qui dénotent le labeur ouvrier ou le divertissement populaire.

Le musicien tape et cogne le bois, le fer et la porcelaine, libérant des notes sèches et résonnantes dans l’effroi d’un monde sans maître où Lenz tente de trouver sa voie.

Le comédien qui joue le héros énigmatique répond aux sollicitations musicales, un écho intense et grave à l’attente immense que peut véhiculer une telle image de la recherche existentielle de soi, entre désir de vivre dans l’instant et refus d’une foi aveugle. Markus Meyer est un Lenz immensément humain, à la fois vif et violent, espiègle et amusé, livré à des instincts qu’il tente de juguler en dépit de tout.

Vivre s’expérimente et ne s’apprend pas, la démonstration est prodigieuse, au milieu de comédiens qui se vouent à dresser un tableau de portraits d’époque éternels.

Magnifique retour dans un passé brut en même temps que dans un présent à vif.

Véronique Hotte

 Festival d’Avignon – Cour du lycée Saint-Joseph, les 8, 9, 11, 12 et 13 juillet

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