Les antimodernes – De Joseph de Maistre à Roland Barthes – d’Antoine Compagnon

Les antimodernes – De Joseph de Maistre à Roland Barthes – d’Antoine Compagnon, Editions Gallimard, Folio Essais N°618 / 9,20 € / 720 p

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« L’échec dans le monde est la condition de possibilité de la poursuite indéfinie de l’entreprise littéraire », écrit Antoine Compagnon dans Les antimodernes, ouvrage qui reparaît dans la collection « Folio Essais » avec une postface inédite de l’auteur.

Ne serait-ce que pour apprécier d’abord l’écriture de l’essayiste et critique littéraire, professeur de littérature française moderne et contemporaine au Collège de France, spécialiste plein d’humilité, et dont l’expression est paisible et percutante dans sa teneur existentielle, il est bon de se plonger dans cet univers dit « à contrecourant ».

La seconde raison de relire cet ouvrage de 2005 tiendrait à ce que tout autour de soi semble bruire aujourd’hui de cet air allusif et vague à connotation d’anti-modernité.

Les antimodernes se révèlent être des modernes à contrecœur, malgré eux.

Rien n’est simple dans les assertions de chacun et tout semble aller contre : « Les antimodernes sont des modernes, mais des modernes divisés, déchirés, partagés, souvent animés par la haine de soi comme modernes, ou du moins par le doute. »

Six grands thèmes caractéristiques de ce courant antimoderne aux XIX é et XX é siècles sont répertoriés : l’Histoire avec la contre-révolution, la philosophie avec les anti-Lumières, la morale avec le pessimisme, la religion avec le péché originel, l’esthétique avec le sublime et la stylistique avec la vitupération. D’un côté, Joseph de Maistre, Chateaubriand, Baudelaire, Flaubert et de l’autre, Proust, Caillois ou Cioran. Quelques configurations antimodernes majeures sont ensuite examinées : Lacordaire, Léon Bloy, Péguy, Albert Thibaudet et Julien Benda, Julien Gracq et enfin, Roland Barthes « à l’arrière-garde de l’avant-garde », selon sa propre formule.

Les antimodernes ont apporté du sel à la modernité – la liberté – car ceux-ci sont lucides et non dupes du modernisme, la modernité impliquant la mélancolie ou même le désespoir, un sentiment de perte et de regret inséparable du progrès.

Et si les vrais modernes sont les antimodernes, qui sont les faux modernes ? :

« Ils seraient les conformistes du progrès comme pensée unique, les zélateurs de la religion du futur, les fervents de la rationalité technique, les adeptes de l’avant-garde à tout prix, les adhérents du « modernisme ».

À la question politique qui a souvent été posée à l’auteur : « Les antimodernes sont-ils de droite ou de gauche ? », celui-ci répond simplement que l’antimoderne est le contraire d’un centriste : « un antimoderne est un excentrique : quelqu’un que les gens de droite pensent de gauche et que les gens de gauche pensent de droite. » Des éternels perdants à la Chateaubriand ou à la Proudhon. Pencher à droite sans y tomber, telle est la tendance antimoderne d’hommes en colère, porteurs de l’énergie du désespoir ou d’une « vitalité désespérée », selon la belle formule pasolinienne.

N’est pas antimoderne qui veut, il est indispensable pour l’être d’avoir traversé le moderne, « comme Chateaubriand en 1789, comme Baudelaire en 1848, comme Péguy durant l’affaire Dreyfus, comme Gracq avec le surréalisme, comme Barthes avec le brechtisme ». L’antimoderne ne peut écrire comme un écrivain naturaliste de la fin du XIXI é siècle, ou comme si ni Proust ni Joyce n’avaient jamais existé.

Or, depuis vingt-cinq ans, depuis la chute du Mur de Berlin, soit l’entrée dans la condition post-moderne, la modernité elle-même a pris un coup de vieux avec la fin des grands récits dont le dernier est celui du progrès : « Sans modernité triomphale, plus d’antimoderne viable, plus d’ambivalence, plus de jeu. »

Pour Antoine Compagnon, être vraiment antimoderne aujourd’hui et intempestif reviendrait paradoxalement à « se battre à front renversé », à se montrer réfractaire à l’anti-modernité devenue pensée unique, et à, ouvertement, sans se lasser, « défendre les valeurs des Lumières, les libertés modernes, l’humanisme civique, la raison pratique, la modernité démocratique, l’État de droit ».

Il n’est plus temps de jouer avec ces idéaux quand les fondamentalismes de tous bords tentent de faire entendre leurs voix. La menace ne vient pas du modernisme mais des archaïsmes renouvelés. Et l’auteur de conclure avec brio et panache : « Et s’il s’agit toujours d’être indocile, parce que la littérature, c’est cela – l’opposition -, le moment est venu de chanter les Lumières, non de faire la fine bouche ».

Une belle lecture – plaisir et édification – pour l’été.

Véronique Hotte

Les antimodernes – De Joseph de Maistre à Roland Barthes – d’Antoine Compagnon, Editions Gallimard, Folio Essais N°618 / 9,20 € / 720 p

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