Gratte-Ciel de Sonia Chiambretto, conception et mise en scène de Pascal Kirsch

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage

Gratte-Ciel. DR - Christophe Raynaud de Lage4.jpg

Gratte-Ciel de Sonia Chiambretto, conception et mise en scène de Pascal Kirsch, avec les acteurs de la promotion 2016 de l’ESAD

Au fil des jours, quelques signes sinistres des conflits contemporains actuels : l’attentat à l’aéroport d’Istanbul, métropole turque, le 28 juin 2016 ; l’attentat à Dacca, capitale du Bangladesh, le 1er juillet ; l’attentat à Bagdad, capitale de l’Irak, le 3 juillet.

Remontant le temps, Gratte-ciel, pièce de Sonia Chiambretto, s’arrête d’abord sur la décennie noire algérienne (1990-2000), avant d’évoquer à rebours les événements de la guerre civile – une plongée temporelle de 1957 à 1962 -, et de se projeter – troisième mouvement – dans le futur immédiat et incertain d’un XXI é siècle à venir.

La pièce ne nomme pas, par exemple, l’explosion de bombes du 26 août 1992 à Alger, dans le hall de l’aéroport – huit morts et cent vingt-quatre blessés -, puis un autre attentat, ce même jour, visant les locaux d’Air France et provoquant des dégâts matériels quand un troisième engin déposé dans les locaux de la Swissair est désamorcé. Gratte-ciel donne à sentir et à percevoir l’état blessé des consciences.

L’ambiance algérienne délétère résulte de la suspension des institutions de 1992 et de la radicalisation des islamistes. Les attentats visent d’abord les forces de l’ordre – tueries de gendarmes, policiers et militaires – et des fonctionnaires. Ces actes de terrorisme non revendiqués sont condamnés par l’ex-Front islamique de salut (FIS).

Ainsi, la guerre civile algérienne, conflit opposant, dès 1991, l’Armée nationale populaire du gouvernement algérien et divers groupes islamistes, provoque des milliers de morts et d’exilés, un million de déplacés et des milliards de dollars de dégâts. Le conflit armé se termine par la victoire du gouvernement, la reddition de l’armée islamique du salut et la défaite en 2002 du groupe islamique armé (GIA).

Une époque plus ou moins fictive se dessine sur la scène : les premières élections démocratiques se tiennent après la révolution, quand les pères libérateurs du pays gardent le pouvoir et que la jeunesse n’a guère de place. Le premier tour témoigne pour le parti historique du déni des jeunes, sans travail ni logement, en quête d’origines, attirés par un parti non démocratique et religieux. L’État décide d’annuler la suite de l’élection et la jeunesse se sent flouée …

La pièce dégage les méfaits à retardement de la colonisation passée, des jeux politiques et cyniques du pouvoir, d’une jeunesse sous l’emprise de la poussée religieuse, la présence du corps des femmes et l’insistance du regard des hommes.

Depuis la fin de la décennie noire algéroise et algérienne et jusqu’à aujourd’hui, des bombes déposées explosent ici et là, d’un continent à l’autre, résonant des mêmes fracas et d’un même effroi selon un terrorisme dont l’origine ne varie que peu.

Gratte-ciel ne donne pas de leçon ni ne développe de thèse politique sur l’Histoire, mais « une impression, une photographie, une radiographie qui fait apparaître notre monde, tel qu’il devient et d’où il vient », selon le metteur en scène Pascal Kirsch.

Rendant compte des soixante dernières années – entre réel et imaginaire -, la pièce s’inscrit sur le toit-terrasse d’un immeuble surplombant la baie algéroise avec, dans le dos, les montagnes de Kabylie. Surplomb d’un monde de vivants et de morts. L’architecture de la ville est rêvée en 1931 par Le Corbusier, selon le projet OBUS, titre manifeste et référence symbolique à l’explosion des idées reçues en vue d’un bond vers l’avenir. Le projet n’aboutira pas …

Face au théâtre déclamatoire et exigeant de Sonia Chiambretto donnant à chacun une parole discursive – points de vue, récits de vie et d’expériences, déclarations existentielles -, il fallait pour la mise en scène de Pascal Kirsch la force chorale et vitale d’un groupe de jeunes gens, des apprentis comédiens – belle métaphore de la vie en marche qui jamais ne s’arrête comme les rouleaux de la mer sur la plage. Mener et diriger les interprètes, les accompagner afin qu’ils trouvent leur place.

Les acteurs de la promotion 2016 de l’École supérieure d’art dramatique de Paris (ESAD) se saisissent du verbe poétique avec fermeté et rigueur, fougue et minutie. Ils diffusent sur le plateau le rayonnement à la fois désordonné et agencé de leurs morceaux de vie, éclats diffractés et justes d’un ensemble historique plus vaste.

Mouvements et chorégraphies dansés, solos ou chœurs de déclamation verbale et de prouesse physique, l’attention du public est soutenue sans relâche. L’espace est entièrement investi avec une puissance et une douceur mêlées, comme habité en même temps par les songes élevés et un quotidien trivial. Documents d’archives, notes et plans – reprise des croquis de dessins – se font des objets de théâtre filmés sur une table lumineuse à l’avant-scène et reproduits sur le grand écran de fond.

Près du public, tout un monde de jeunes gens affleure – vagues humaines prêtes à en découdre, tandis que les explosions des bombes répandent sourdement leurs traînées, d’un siècle à l’autre, ici et là, près ou loin des spectateurs. Le pari de théâtre est réussi, entre jeu vif et narration circonstanciée, au-delà des conflits récurrents pour finalement mieux comprendre et pouvoir construire ensemble.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Échangeur, du 1er au 3 juillet.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s