Comédies barbares, texte de Ramon del Valle-Inclan, traduction de Armando Llamas (Actes Sud – Papiers), mise en scène de Catherine Marnas, avec les élèves-comédiens de troisième année de l’École supérieure de Théâtre Bordeaux-Aquitaine (éstba)

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Comédies barbares, texte de Ramon del Valle-Inclan, traduction de Armando Llamas (Actes Sud – Papiers), mise en scène de Catherine Marnas, avec les élèves-comédiens de troisième année de l’École supérieure de Théâtre Bordeaux-Aquitaine (éstba)

Ramon del Valle-Inclan (1866-1936) évoque, à travers L’Aigle du blason (1907), Romance des loups (1908) et Visage d’argent (1922) – trois drames réalistes en prose des Comédies barbares -, un paysage de l’époque historique contemporaine.

La trilogie ancrée dans le XIX é accorde la priorité au dernier drame Visage d’argent.

Et c’est bien le personnage Visage d’argent qui apparaît le premier dans la mise en scène de Catherine Marnas, le plus jeune et le plus beau des enfants de Don Juan Manuel Montenegro, héros de la « série » et hobereau galicien fantasque qui règne historiquement dans sa région à la façon vétuste d’un seigneur médiéval – despote et hidalgo coureur de jupons, portrait en pied poussiéreux mais encore vivant d’un suzerain en armure sur ses terres féodales héréditaires, soumises et appauvries.

Le maître a interdit le passage sur son territoire, une décision arbitraire qui provoque la colère immédiate des paysans. Pour se libérer de cet interdit – oppression inique -, le peuple fait appel au curé, figure de notable à la fois pittoresque et fort douteuse.

La douce Isabel, filleule de Montenegro qui en fait sa concubine, provoque l’affrontement du chevalier gentilhomme avec le curé qui veut l’arracher à l’emprise de son parrain, et avec Visage d’argent, le cadet de ses fils, amoureux d’Isabel.

 La scène offre dès lors au public un précipité d’épisodes violents et passionnés, entre fureur, luxure, ambition, orgueil et sacrilège. Les hommes au panache viril sont vaillants tandis que leur résistent les femmes, des séductrices judicieuses, quand elles ne sont pas dévotes : épouse, sœur, concubine, exprimant leur engagement.

La Magicienne, la Rouge, le Fuseau noir – bouffon comique et céleste -, sont réinventés avec humour.

La moquerie ironique et sarcastique propose une lecture caricaturale de l’œuvre : sont dénoncés la dévotion religieuse, la crédulité populaire, l’appât du gain, chacun se réduisant à n’être qu’un type de bandit plus ou moins violent ou sympathique.

Les scènes pathétiques et cruelles se succèdent à un rythme endiablé : l’argent est le moteur des agissements des fils de Montenegro, sauf un qui part à la guerre pour défendre son pays. Ces enfants de famille sans foi ni loi vont piller dans l’impudeur l’héritage parental au domicile de leur mère défunte, restée fidèle au mari indigne.

Le spectacle de Catherine Marnas conçu avec les élèves comédiens de troisième année de l’École supérieure de Théâtre Bordeaux-Aquitaine (éstba) s’amuse de cette trame annonciatrice de la fin d’un monde dont il ne reste qu’à faire le deuil.

Sous la résonance de la traduction crue et persifleuse d’Armando Llamas, ces drames égrènent le bruit et la fureur d’un monde d’instincts non encore révolu.

La dimension physique et corporelle de la prestation des jeunes gens sur le plateau est particulièrement soignée, esquisses réussies de chœurs et de chorégraphies dansées, gestuelles libres et envols singuliers des corps, pirouettes et acrobaties.

La vie désordonnée s’installe sur la scène au milieu des vociférations des uns et des vitupérations des autres ; plus rarement se fait entendre la sonorité du rire ou du plaisir d’être, simplement ou amoureusement, dans l’intimité des couples dessinés.

L’existence est confinée à la guerre, une lutte sans merci où l’homme est un loup. Les acteurs jouent pleinement leur partition théâtrale et spectaculaire au milieu de la violence des injures et des images scéniques pittoresques. Sous les yeux du public, défilent les tempêtes sous une bâche de plastique, les courses effrénées du chien du chevalier, l’Enfant-Jésus à la couronne de petites lumières qui s’exprime facétieusement et les pardons typiques de campagne avec rappels picturaux du port de la croix, grenouilles rurales de bénitiers et chapelains en chasuble blanc.

La dénonciation d’un monde trop étriqué se donne dans un beau débridement.

La musique traditionnelle gasconne et landaise sur le plateau insuffle à la fresque une grâce bienfaisante, avec Xabi Etcheverry au violon traditionnel basque, Valentin Laborde à la vielle à roue, Martin Lassouque à la cornemuse landaise et Jordan Tisné à la flûte à trois trous.

Un ouragan enfiévré de théâtre brut et rageur, entre désordre et folie dé-coiffante.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Aquarium, du 23 au 26 juin. Tél : 01 43 74 99 61

Festival des Écoles du Théâtre public, du 30 juin au 3 juillet à la Cartoucherie.

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