Les Malades, texte de Antonio Alamo, traduction Cristina Vinuesa & Salwa Al Maïman – Les Solitaires Intempestifs -, mise en scène de Jules Audry

Crédit Photo : Dany Rain

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Les Malades, texte de Antonio Alamo, traduction Cristina Vinuesa & Salwa Al Maïman – Les Solitaires Intempestifs –, mise en scène de Jules Audry

Les Malades (2006) de l’auteur espagnol Antonio Alamo est une trilogie théâtrale qui met en lumière des faits réels, porteurs en même temps de zones d’ombre obscure de l’Histoire mouvementée du XX é siècle, à travers trois séquences dramatiques. D’abord la mort d’Hitler dans son bunker, puis la rencontre de Churchill et de Staline après cette mort et enfin, le dernier dîner de Staline avant sa propre mort – Hamlet vit au Kremlin -, volet final dont le metteur en scène Jules Audry s’empare avec à la fois un bel emportement et une tension rageuse, une clarté et une aisance cinglantes.

Cinq personnages historiques de bruit et de fureur sont donnés à contempler tout près de soi, Staline, Boulganine, Krouchtchev, Malenkov et Beria, de fières figures troublantes et troublées, dessinées avec aplomb. Trésor vivant paradoxal – figure abstraite et confuse, inspirant soit un rejet haineux soit une admiration aveugle -, Joseph Staline en 1953 est malade et cache ses faiblesses. Secrétaire général du Parti communiste depuis vingt ans, soupçonneux et hanté par la possibilité du complot, il dénonce à tout-va les « ennemis du peuple » potentiels et présumés, amer et méfiant, obsessionnellement occupé par l’image d’une trahison menaçante.

Le spectacle extrêmement fin analyse de visu les excès de pouvoir sur l’homme.

Dans sa datcha, maison privée de Kountsevo, le faux « Petit Père des peuples » – image renvoyée par la propagande – s’adonne à des beuveries grossières en compagnie de ses ministres, plaisantant à la manière bouffonne des surpuissants.

Le 28 février 1953, Staline dîne avec ses ministres – soirée fatale – alors qu’il joue à traquer le traître énigmatique qu’il prétend savoir assis à sa propre table conviviale.

Le maître en majesté infernale et ses esclaves soumis et asservis à l’extrême – belle situation théâtrale et rappel grandiose de Cène biblique – entrent en scène avec une belle fougue – conviction effrénée, passion de l’instant et peur ancrée de la mort : « un affrontement risible de la puissance avec l’insignifiance », écrit le concepteur.

Le spectacle donne de cette expérience passée un air d’éternel recommencement. Et les Propos d’Alain résonnent à la vision scénique du tyran investi par sa passion du pouvoir, sot encore quand bien même il aurait toutes les ressources du génie : « Vouloir avoir raison, c’est se démettre de tout pouvoir. » Il reste aux autres à limiter, surveiller, contrôler et juger ces terribles pouvoirs car « il n’est point d’homme au monde qui, pouvant tout et sans contrôle, ne sacrifie sa justice à ses passions. »`

Le public est convié à pénétrer l’intimité confidentielle d’hommes politiques au pouvoir exorbitant – décideurs hasardeux de vie et de mort – alors que les mêmes étaient motivés à l’origine par une digne utopie collectiviste dont la mise en pratique ardue a tout fait basculer, intérêts privés et imposture avérée, cellule de happy fews du chacun pour soi.

Les comédiens dégagent une intériorité personnelle bien frappée – ambiguë, équivoque, ne sachant que penser, à l’écoute soumise et lâche du seul maître.

Le grave Thibaut Fernandez en Krouchtchev est persuasif ; Victor Fradet est Malenkov qui ne s’engage jamais ; Frédéric Losseroy incarne un Béria suffisant ; Ivan Nowatschok en Boulganine joue l’incertitude pleutre ; quant à Abdel-Rahym Madi en Staline, le personnage exulte véritablement, riant et s’amusant de l’effroi des autres, les terrorisant, faisant d’eux ses médiocres choses à lui. Olivier Maignan à la contrebasse – pleurs et grincements – interprète le compositeur russe Prokofiev, un familier de ces figures historiques, mort par hasard le même jour que Staline.

La leçon est dure, et les spectateurs assistent au plus près des victimes et des bourreaux, à l’accomplissement de ce carnage organisé – tension et frayeur.

La table recouverte de sa nappe blanche immense ; des livres, des cartes et des documents, des verres et des bouteilles, des mallettes mystérieuses sont jetés là.

Le public est assis autour de la Cène, laissant son regard filer sur tel personnage qui s’exclame, marche, puis s’arrête non loin de la table : il suit, de l’un à l’autre, les moindres mouvements des âmes malmenées- les soupirs et les retenues, une respiration altérée qui suffoque, la matière d’un malaise infiniment oppressant.

La performance est audacieuse, invitant dans la même barque inconfortable les figures politiques historiques, comme les spectateurs, stupéfaits de tant d’absurdité.

Véronique Hotte

La Loge, 77 rue de Charonne 7011, du 31 mai au 10 juin. Tél : 01 40 09 70 40

L’Épée de Bois, Cartoucherie 75012, du 10 au 22 janvier 2017

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