Chapitres de la chute – Saga des Lehman Brothers, de Stefano Massini, traduction Pietro Pizzuti (L’Arche Editeur), mise en scène de Arnaud Meunier

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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Chapitres de la chute – Saga des Lehman Brothers, de Stefano Massini, traduction Pietro Pizzuti (L’Arche Editeur), mise en scène de Arnaud Meunier

« Les affaires ? C’est bien simple, c’est l’argent des autres », écrit Dumas Fils dans la Question d’argent. Et au-delà des conventions, des marchés, des spéculations, des transactions et des actions – univers abstrait de conseils de placements et gestion des biens des cabinets -, le train des affaires suit la vie des activités économiques dans leurs conséquences financières et commerciales.

La croissance économique est évidemment associée à celle des inégalités, des immoralités, des difficultés et des désordres à travers les cycles économiques – phases d’expansion et phases de dépression.

En ce XXI é siècle, en lien avec le « triomphe » de l’économie capitaliste et libérale, ses ratés en matière de morale sociale – chômage, inégalités extrêmes -, sévit l’échec de l’économie libérale mondialisée – l’évocation du Sud et du quart-monde.

« La théorie des crises est un jeu de Monopoly pour riches dans un monde globalisé par la misère, la faim et la mort », commente Alain Rey.

Comment en est-on arrivé à acheter et à vendre de l’argent ?

Le 15 septembre 2008, la banque d’investissement Lehman Brothers fait faillite, entrainant les bourses mondiales dans sa chute. Dans Chapitres de la chute, l’auteur Stefano Massini s’empare de ce sujet brûlant par le biais de l’Histoire. À la manière d’un conte, il retrace l’histoire de Lehman Brothers depuis l’arrivée d’Henry Lehman sur le sol américain en 1844 jusqu’à la vente de l’entreprise familiale en 1984.

Suivant un fil narratif au rythme vif, est donnée à entendre la naissance du magasin de tissus et de confections d’Henry Lehman jusqu’à sa transformation en banque d’investissement : de l’entreprise à l’élaboration empirique du système capitaliste.

L’histoire de Lehman Brothers est tendue vers sa fin attendue mais jamais racontée par la pièce : cette success story contient en elle-même les moteurs de la chute.

À l’origine de l’invention de la banque d’investissement, une saga – famille d’hommes menés par des relations fraternelles, filiales et amoureuses. Henry Lehman (Philippe Durand) est considéré comme la « tête » de l’entreprise, Emanuel (Jean-Charles Clichet) comme le « bras » pour son caractère volontaire et impulsif, et Mayer (René Turquois) comme le « bulbe » car il est l’homme du compromis entre ses deux frères. Philip Lehman (martin Kipfer), fils d’Emmanuel, dirige la banque des Lehman Brothers et repère le potentiel des actions en bourse, il s’allie avec Henry Goldman. Herbert Lehman (Stéphane Piveteau), fils de Mayer, pratique la banque et l’industrie puis abandonne l’entreprise familiale pour la carrière politique auprès de Franklin D. Roosevelt. Robert Lehman (Serge Maggiani), fils de Philip, est passionné par le polo et les arts, il reprend l’affaire au début de la Dépression pendant quarante ans.

La mise en scène d’Arnaud Meunier est coupée au cordeau, claire et percutante, avec un lointain en forme d’écran lumineux pour jeux d’ombres qui dessinent des figures viriles disparues avec l’âge et le temps, marchant avec précaution sur le fil des souvenirs et des risques encourus, des équilibristes dans l’âme au-dessus des gouffres. Cet étage voué à l’imaginaire des silhouettes surélevées laisse entrevoir les rêves fondateurs de chacun des protagonistes, leurs craintes et leurs peurs obsessionnelles.

Sur le plateau, loin des rêves, se joue la vie et sont lancées les affaires : du tissu de bleu de Gênes (Blue Jean) au coton en passant par le café…, de telle enseigne peinte de petite boutique à telle autre appellation avec pignon sur rue « Lehman Brothers », enfin d’un bouquet de fleurs blanches à l’autre, les frères se marient ou pas, et les descendants – fils et neveux – reprennent le flambeau de la gestion de l’entreprise.

Entre-temps, un ballet de sièges divers, depuis les bancs des écoles juives aux fauteuils fastueux des conseils d’administration, des chaises et supports durs pour une pléiade de figures viriles en habits et chapeaux sombres, préférant le plus souvent la station debout pour imposer leurs vues et leurs visions. Le spectacle est à la fois passionnant et troublant, laissant deviner le palimpseste d’une danse macabre et mortifère à l’intérieur d’un cercle fermé de seuls hommes.

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-Point, du 10 au 29 mai. Tél : 01 44 95 98 21 

 

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