Nous sommes repus mais pas repentis de Thomas Bernhard (Déjeuner chez Wittgenstein – traduction de Michel Nebenzahl – Éditions de L’Arche), conception de Séverine Chavrier

Crédit Photo : Samuel Rubio

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Nous sommes repus mais pas repentis de Thomas Bernhard (Déjeuner chez Wittgensteintraduction de Michel Nebenzahl – Éditions de L’Arche), conception de Séverine Chavrier

Pour Chantal Thomas (Thomas Bernhard le Briseur de silence), l’auteur autrichien fait des Wittgenstein l’essence de l’esprit de patrie, de l’idéal capitaliste, de l’âpreté mercantile, de l’indifférence à l’art sous prétexte du mécénat : « Pendant un siècle, les Wittgenstein ont produit des armes et des machines, puis, pour couronner le tout, ils ont fini par produire Ludwig et Paul, le célèbre philosophe d’importance historique, et le fou non moins célèbre. » (Le Neveu de Wittgenstein – 1982)

Et comme le fou est exclu du fonctionnement du monde, placé hors de la société, la figure mythique et familière du bouffon disparaît de la circulation des vivants, relevant ainsi des seules instances psychiatriques d’enfermement.

Alors que Paul, le Neveu de Ludwig, le philosophe tenu lui-même pour fou, est enfermé chez les malades mentaux à Steinhof, le dramaturge se fait un plaisir de radicaliser cette vision – dédoublement ou mise en abyme – dans Ritter, Dene, Voss – pièce de1984, traduite par Déjeuner chez Wittgenstein – où le philosophe Ludwig, pensionnaire à son tour de Steinhof sort de l’établissement psychiatrique pour un week-end en famille auprès de ses deux sœurs, si proches, haïes autant qu’aimées.

L’aînée Dene se dévoue amoureusement au frère génial, recopie les manuscrits du maître et s’occupe du déjeuner tandis que la cadette Ritter plus distante commente : « Les séjours à Steinhof sont ses villégiatures au lieu d’aller avec nous à Sils-Maria il va à Steinhof. » Là est sa patrie qu’il régente en philosophe souverain dont les thèses sont étudiées, symbole d’une folie violente et triomphante, sans pour autant que l’idée du suicide n’échappe jamais, leitmotiv de la pensée et perspective ultime.

 La scénographie subtile et en même temps grandiloquente de Séverine Chavrier et Benjamin Hautin propose en vidéo projetée sur les murs de scène, un paysage à la fois extérieur et mental significatif – des espaces de forêts boisées et d’arbres élevés, tandis que pendant l’hiver la neige recouvre les reliefs montagneux et les espaces de clairières où se distingue la marche du trio arpentant librement la Nature.

Pour fond sonore, la musique de Schubert et des plus grands maîtres viennois.

Sur le plateau nu, sont installés un piano à jardin et une bibliothèque à cour, immense et presque vide, qui s’effondrera. Dans le lointain, trois petits lits – souvenirs d’enfance, d’étudiant, de caserne ou d’hôpital ; un vaisselier, une table de cuisine et sa vaisselle – verres et plats, bouteilles -, et trois tables de bois encore réunies en une longue tablée sur laquelle est dressé le couvert des trois convives.

Au sol, des disques vinyles en vrac ; sur un mur, des pochettes de 33 tours classiques, et dans les hauteurs du lointain, peintures et affiches de théâtre.

Sur le sol encore, un amas de porcelaine blanche brisée, un volume dangereux et coupant qui crisse et grince quand le frère marche dessus – métaphore de tous les conflits accumulés, des colères rentrées puis éclatées, des non-dits monstrueux et catastrophiques, des guerres en sourdine menées sur le front cruel de la famille.

Les personnages portent des bottes de soldat pour ne pas se blesser sur les bris de porcelaine, soulignant aussi les réminiscences militaires d’un pays voué à la guerre, avec ses soldats casqués entrevus, telle une toile d’Otto Dix tandis que se font entendre hurlements nocturnes de chiens et grondements sourds de bombardements.

En écho au carnage du monde alentour, la guerre résonne dans les cœurs et les âmes, au sein des rapports originels et parentaux – fraternels et sororaux.

Quand un convive frappe avec humeur d’une main sur la table, gronde un obus.

Ainsi, l’échec n’est pas complet si la femme n’est pas là : Muse négative et complaisante, elle œuvre à la déperdition de l’énergie virile, poussant à l’échec et à la trivialité. La sœur représente l’instrument privilégié de la malédiction parentale, et le frère humilie ses sœurs – des puissances de vie, de prétendues comédiennes.

La maladie se fait aussi instrument de chantage, victoire indigne du fort sur le faible, un des thèmes de Thomas Bernhard, tels le génie et la folie, la haine de la famille, l’exaspération contre médecins, écrivains, peintres, philharmonies, théâtres.

Marie Bos à la gouaille inventive incarne la sœur attentive, capable du don généreux de soi. Séverine Chavrier en musicienne mélancolique joue sa partition au propre et au figuré avec brio. Le frère infernal, Laurent Papot, investit l’espace, tel le fou jubilant qu’il interprète, humiliant ses sœurs ou se moquant gentiment d’elles, amusé, ironique et pleinement désespéré, en phase avec l’écriture de Thomas Bernhard.

La metteuse en scène a su mener sa danse avec art – une performance de spectacle vivant, retourné intensément comme on labourerait un champ de tous les possibles. Une façon d’investir le plateau rude et rugueux à pleines mains, et profondément dans le matériau de la conscience et de l’art, sous la pluie drue des obstacles quotidiens et des empêchements intimes, prenant plaisir à donner à sentir au public la quintessence brutale, aérienne et tangible de la vision existentielle de l’auteur.

La vie est un parcours de combattant, répétitif et obsessionnel, crissant sous les pieds et blessant la chair de l’être, un détour initiatique ardu qui mène peut-être à soi, sans le moindre répit ni repos ni perspective d’apaisement ou de bien-être en vue.

Un concert assourdissant et émouvant à la mesure de l’état des lieux d’un monde.

Véronique Hotte

Odéon – Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier 17e, du 13 au 29 mai

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