De la justice des poissons, dialogue avec une idée de philosophie politique (spectacle en français et en arabe), texte et mise en scène de Henri-Jules Julien

Crédit photo : Henri-Jules Julien

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De la justice des poissons, dialogue avec une idée de philosophie politique (spectacle en français et en arabe), texte et mise en scène de Henri-Jules Julien

 Le sang à l’intérieur du corps signe la vie tandis que celui qui se répand au dehors symbolise la mort, le meurtre, la guerre, la violence et, religieusement, le sacrifice.

« Le sang appelle le sang », dit Macbeth. Le spectacle sanguinaire, biblique ou shakespearien, provoque un effroi – vie, mort, blessure, meurtre, violence, sexualité.

Le talion représente le châtiment qui consiste à infliger au coupable le traitement qu’il a fait subir à sa victime. Transmise par Yahvé à Moïse et au peuple hébreu, la loi du talion limite l’exercice spontané de la vengeance :

« Vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. » (Deutéronome, Bible de Jérusalem)

Soit le principe d’une stricte égalité dans l’échange des maux, pour contenir un second excès qui consiste à rendre à l’agresseur plus de mal qu’il n’en a donné à l’agressé. La vengeance acceptable prend la forme d’une stricte égalisation, ainsi la création de villes-refuges où la vengeance n’est plus un face à face entre deux individus, mais une relation encadrée par l’ensemble de la communauté.

Or, la vengeance est toujours injuste – un simulacre de justice – un réglage soumis aux agressivités individuelles, nuisibles à la vraie justice et appelant son intervention.

La justice met un terme aux excès de la vengeance et se substitue à elle.

Comment alors lutter contre la justice des poissons – la matsyanyaya – expression méprisante des premiers théoriciens du droit en Inde ?

Cette justice inique qui fait qu’un gros poisson est libre de dévorer un petit poisson.

L’actrice et chanteuse syrienne Nanda Mohammad dit De la justice des poissons du metteur en scène Henri-Jules Julien, sur une idée de philosophie politique, via l’économiste indien Amartya Sen et le philosophe français Emmanuel Lévinas : le dessin d’un parallèle entre une archaïque tradition biblique et le monde d’aujourd’hui.

Tandis que pleure et gronde la contrebasse de David Chiesa que l’instrumentiste free jazz déplace délicatement sur le plateau de scène, comme arpentant la surface planétaire de ce côté géopolitique-ci de la richesse à celui de la pauvreté, l’idée d’un partage injuste entre habitants de ville-refuge et ceux qui rôdent autour est déclinée.

Cette idée n’est pas appréhendée tout à fait de la même manière selon qu’on a des expériences différentes de la vie, qu’on vienne d’endroits différents de la planète.

Il y a 3000 ans, les anciens Hébreux avaient créé des « villes de refuge » où pouvait s’abriter le meurtrier « par inadvertance » contre la colère du « rédempteur du sang versé », ce proche de la victime par accident « dont le cœur est échauffé par le meurtre commis ». (La Bible : Nombre ; Deutéronome).

Le texte de ce spectacle décrit d’abord cette vieille coutume, puis se demande dans un second temps ce que cette coutume peut signifier d’actuel pour nous : « Nous » – habitants des riches villes occidentales. Ne serions-« nous » pas comme retranchés dans « nos » villes de refuge qui « nous » protègent de la colère justicière des proches de victimes de catastrophes au loin – catastrophes qui sont la conséquence involontaire de « notre »richesse- même ? Le spectacle propose enfin un troisième point de vue : quel est le sens de ces villes de refuge aujourd’hui – des villes qui d’ailleurs perdent de plus en plus de leur « sécurité » initiale – pour « les proches de la victime », ces « rédempteurs du sang versé » dont « le cœur est échauffé » ?

Le texte est énoncé d’abord à la première personne, le « nous » des habitants des villes européennes, villes de refuge conséquent à l’acquisition de notre richesse.

Le discours reprend le même propos, et le « nous » est remplacé par la troisième personne du pluriel indéfinie – « ils », « eux », les habitants des villes européennes.

L’actrice parle au nom des proches des victimes de l’inégalité planétaire foncière.

Entendons-nous les voix de ceux qui errent aux abords de nos villes de refuge et réclament sourdement justice, mutilés par les séquelles de « notre » bien-être ?

Le texte est enfin dit en arabe, langue de cet au loin qui n’est plus si étranger.

La performance de l’actrice, texte en mains, est grave, tendue et émouvante. Sa mélopée chantée provient du tréfonds de l’Histoire et de l’intimité – pleurs de peine et de souffrance – tentant de rapprocher l’inconciliable de points antithétiques.

Déclamant, le sourire aux lèvres, elle jette une amorce qui attire son public, un appât auquel puissent mordre les citoyens du monde conscients et responsables que nous pourrions être, d’autant que l’exigence inextinguible de justice jamais ne se taira.

Véronique Hotte

L’Échangeur à Bagnolet, les 17, 18 et 19 mai

L’Apostrophe scène nationale à Cergy-Pontoise, le 20 mai.

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