Verso Medea, spectacle-concert d’après Euripide, texte et mise en scène de Emma Dante

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Verso Medea, spectacle-concert d’après Euripide, texte et mise en scène de Emma Dante

« Mon théâtre concerne la barbarie du monde », commente évasivement Emma Dante, comédienne, auteure, metteure en scène et réalisatrice palermitaine.

Elle présente aux Bouffes du Nord Verso Medea, un spectacle musical créé en 2003 au Teatro Mercadante de Naples, repris en 2012 au Teatro Olimpico de Vicenze.

Quand on voit les comédiens hommes qui jouent les femmes de Corinthe, sorte de chœur antique populaire qui diffuse ardemment le rude esprit des terres marines auprès de la maudite, la magicienne Medée (Elena Borgogni), le ventre gros d’un enfant à naître, et portée par une rage maléfique, on ne peut s’empêcher d’évoquer Le Sorelle Macaluso, spectacle d’Emma Dante encore au Festival d’Avignon 2014.

S’y animaient avec élan généreux et dans une même volonté de résistance colérique au machisme paternel et fraternel ambiant, une brochette de figures sororales un rien chiffonnières, un écho esthétique et moral à la galerie déguisée d’hommes jouant les vieilles femmes, en pleine Sicile traditionnelle du vingtième siècle à nos jours, pays méditerranéen attaché à ses traditions – matriarcat, église et misère.

Mais avec Emma Dante, si on condamne les pouvoirs abusifs des hommes sur les femmes, on s’amuse aussi et on fait preuve d’une belle santé vigoureuse et tenace. Les femmes portent une robe noire dont elles relèvent le bas, comme si elles étaient assises sur une chaise au soleil au seuil de leur porte, rassemblées dans cet art bourru de médire des autres et d’injurier tous les hommes de la terre, dont Jason.

La guerre des sexes non éteinte bat son plein dans l’humeur vive d’être au monde.

Médée pratique une magie néfaste et des actes barbares, commettant l’infanticide.

De princesse, elle est devenue étrangère et exilée, une figure errante attirée par l’ailleurs. Médée apparaît sous l’aspect d’une femme humiliée mais non pas vaincue, lançant des récriminations contre Jason et l’injustice de Créon qui l’exile de Corinthe : elle est possédée d’un démon intérieur plutôt que d’un enfant à naître.

Passion, profondeur tragique, déchirements d’une amante répudiée par son amant, Elena Borgogni chorégraphie une danse personnelle signée avec feu, un projet bouillonnant, s‘abandonnant à son instinct de survie, courant, s’arrêtant ou gisant.

La hargne habite son personnage, et du coup la brochette d’hommes en femmes s’en trouve comme apaisée, à l’écoute d’une sœur féminine outragée par un mâle.

Le chœur masculin qui entoure Médée est d’un comique cocasse tout en témoignant d’une gravité et d’un engagement scénique des plus profonds, ne faisant guère illusion sur ses travestissements assumés, pointant juste la condition de la femme.

L’accouchement est mimé royalement, une couverture tenant lieu de nouveau-né : l’invention théâtrale est infinie ; l’enfant pleure, tenu dans des bras berceurs attentifs.

Les deux frères Mancuso, collecteurs de chansons locales et par ailleurs compositeurs, jouent de leurs beaux instruments traditionnels et chantent à merveille des airs entêtants et profondément ancrés dans l’histoire de leur peuple, comme sortis de la nuit des temps, rites quotidiens, paysans et marins, orgueil de la terre sicilienne.

Un rêve obscur à la magie éblouissante à l’intérieur de l’obscurité noire du plateau.

Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, du 10 au 28 mai. Tél : 01 46 07 34 50

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