La dernière bande de Samuel Beckett, traduit de l’anglais par l’auteur, mise en scène de Peter Stein

Crédit Photo : Dunnara MEAS

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La dernière bande de Samuel Beckett, traduit de l’anglais par l’auteur, mise en scène de Peter Stein – Les Éditions de Minuit (1959)

« – le haut du lac, avec la barque, nagé près de la rive, puis poussé la barque au large et laissé aller à la dérive. Elle était couchée sur les planches du fond, les mains sous la tête et les yeux fermés. Soleil flamboyant, un brin de brise, l’eau un peu clapoteuse comme je l’aime. » Et le technicien du son improvisé retourne avant ou plus tard dans le temps, selon le recul ou l’avancée de la bande du magnétophone de Krapp que cet auteur-manipulateur réécoute à satiété, agacé le plus souvent et se traitant lui-même de « petit con ». Il faut d’abord se saisir d’un numéro bien rangé – boîte trois et bobine cinq – une bande parmi les autres accumulées selon le même rituel.

Tous les ans, le jour de son anniversaire, Krapp enregistre un compte-rendu détaillé de son état et de ses agissements durant l’année écoulée ; il écoute l’une ou l’autre des bandes enregistrées des dizaines d’années auparavant. Aujourd’hui il est âgé de 69 ans, il réécoute une bande enregistrée à 39 ans, une époque qui évoquait déjà ses années antérieures de jeunesse : « Nous restions là, couchés, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait, doucement, de haut en bas et d’un côté à l’autre. »

Les deux entités sont distinctes, le Krapp de 69 ans écoute le Krapp de 39 ans, mais l’un et l’autre sont identiques, si ce n’est que le premier est plus proche de la mort et va droit à l’essentiel, sans retard, reconnaissant les aveuglements ou la naïveté d’un « moi » plus jeune et plus inexpérimenté, incapable d’analyser le présent immédiat.

Ne domine ni l’apitoiement, ni la complaisance, seulement le sentiment d’avoir gâché sa vie, même si l’entreprise d’écrire est notée. Le bonheur semble raté bien qu’un instant d’amour ait pu être entrevu ou vécu, si proche et si accessible peut-être.

Le sentiment amoureux était là qu’il a laissé filer, si près de la Nature et de l’évidence printanière de vivre – sa lumière, ses brises paisibles et le clapotis humble de l’eau contre la barque. Le Krapp d’à présent ne l’a jamais si bien compris qu’il s’éloigne davantage de ce souvenir à la fois intensément douloureux et vivement heureux.

Dans la mise en scène de Peter Stein, Jacques Weber est un Krapp profondément humain et attachant, une figure grotesque de clown – pantalon à carreaux et coiffure sauvageonne, sous le maquillage et la perruque de Cécile Kretschmar et le costume d’Annamaria Heinreich. L’acteur s’emploie à accomplir dans le silence et en lançant quelques grognements la pantomime beckettienne initiale, jeux de clés et de tiroirs, recherche d’une bande qu’il ne localise pas, regard désabusé et distant sur sa propre bouffonnerie, répétition de gestes vifs et inattendus réalisés avec un bel humour, peaux de banane lancées à la figure des spectateurs, rires contenus et mines désabusées, se moquant de lui-même et de la planète pleine de catastrophes.

Reste pourtant cette voix du passé qui le subjugue et le fascine, l’auditeur est accroché à l’enceinte sonore, se rapprochant toujours plus près de l’engin pour finalement monter sur la table où il est installé et le recouvrir de son corps.

C’est le rappel vivant de ce jeune homme du passé que Krapp a été, recouvrant le corps de la jeune fille aimée et silencieuse à l’intérieur de la barque inoubliable qui tanguait paisiblement sous les branchages verdoyants et l’éblouissement du soleil.

Un spectacle poétique avec un très grand comédien à la fois amusé et troublant.

Véronique Hotte

Théâtre de l’œuvre, du 19 avril au 30 juin. Tél : 01 44 53 88 88

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