Le Monde d’hier de Stefan Zweig, adaptation de Laurent Seksik, un spectacle de Jérôme Kircher et Patrick Pineau

Crédit photo : Pascal Victor/ArtcomArt

LE MONDE D'HIER (Patrick Pineau, Jerome Kircher) 2016

LE MONDE D’HIER de Stefan ZWEIG, adaptation Laurent SEKSIK, mise en scene : Patrick Pineau et Jerome Kircher, au theatre des Mathurins a partir du 17 mars 2016. Avec Jerome Kircher. (photo by Pascal Victor/ArtComArt)

Le Monde d’hier de Stefan Zweig, adaptation de Laurent Seksik, un spectacle de Jérôme Kircher et Patrick Pineau 

Avec l’arrivée du nazisme au pouvoir, l’Europe cultivée – intellectuelle, artistique et libérale – dont la ville de Vienne pourrait être la métaphore éclairée, s’est éteinte.    Le culte des beaux-arts pour ces austro-hongrois est peut-être le signe d’une fuite salutaire hors d’un monde touché depuis la fin du XIX é siècle par l’antisémitisme. Face au nationalisme ambiant, le cosmopolitisme des Juifs viennois est salutaire face l’impossibilité d’une appartenance nationale.

Fils d’une famille viennoise de la grande bourgeoisie juive assimilée, Stefan Zweig (1881-1942) fait des études littéraires et philosophiques à Berlin et à Vienne. Fin connaisseur de la littérature française et belge, polyglotte, il séjourne à l’étranger avant et après 1914. Affecté au « quartier de presse de guerre » pendant la Première Guerre mondiale, il s’installe en Suisse en novembre 1917, s’associant au mouvement pacifiste international. Il se lie d’amitié avec Romain Rolland et rédige sa biographie. Dès 1919, l’écrivain s’installe à Salzbourg, puis il s’exile à Londres après la guerre civile de février 1934. De citoyenneté britannique en 1940, il émigre au Brésil. En 1942, il se suicide, avec son épouse, près de Rio de Janeiro. Il a achevé Le Monde d’hier, mémoires et testament sur la civilisation viennoise du début du XX é siècle et la vie littéraire européenne.

Sa génération, contemporaine de Hofmannsthal, Schnitzler, Rilke, Freud, connaît le destin brutal d’une confrontation rude à l’Histoire – montée du nationalisme, arrivée au pouvoir d’Hitler, antisémitisme d’État – et de la mise à mort de l’Europe.

Le comédien Jérôme Kircher, sous le regard scénique de Patrick Pineau, arpente le plateau et tente d’expliquer ces temps obscurs surgis peu à peu d’une époque qu’il pensait sereine, s’arrêtant et s’immobilisant pour développer un commentaire plus aigu, puis prenant place sur une chaise pour se rapprocher du public et comme réfléchir avec lui, racontant et revenant à un passé plus lointain, évoquant l’instant présent. Au début, domine le bonheur d’échanger et de discourir dans les cafés de Vienne, ainsi aimer sa ville et les autres capitales – Paris, par exemple, où l’on peut dîner pour quelques sous dans le Quartier Latin ou ailleurs dans des établissements huppés, des plaisirs simples. L’auteur explicite encore sa prédilection pour la nouvelle, une forme courte qui témoigne naturellement d’un rythme tendu et efficace, sans complaisance ni affèterie. Le fils se souvient de sa mère âgée qui meurt, il en est presque soulagé : la dame juive qui fait sa petite marche quotidienne ne risque plus d’être chassée de son banc par des miliciens austro-fascistes. Heureux enfin de retrouver Freud à Londres – le psychanalyste malade et sa famille ont fui grâce à Marie Bonaparte– Zweig, dont la foi reste fervente en l’art et la pensée, apprend du maître ce présage que la culture serait impuissante à déloger la bestialité en l’homme.

Un monde qui résonne étrangement avec le nôtre, exactement un siècle plus tard.

Véronique Hotte

Théâtre du Petit-Mathurin, 36 rue des Mathurins 75008. Tél : 01 42 65 90 00

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