Dom Juan de Molière, mise en scène de Jean-François Sivadier

Crédit photo : Brigitte Enguérand

Dom Juan - Moliere - Sivadier - Theatre National de Bretagne

Dom Juan de Moliere – Mise en scene Jean-Francois Sivadier – Decor Daniel Jeanneteau, Christian Tirole, Jean-Francois Sivadier- Costumes Virginie Gervaise -Lumieres Philippe Berthome- – Theatre National de Rennes – mars 2016 – avec : Nicolas Bouchaud : Dom Juan, Vincent Guedon : Sganarelle © Brigitte Enguerand

Dom Juan de Molière, mise en scène de Jean-François Sivadier

La mise en scène de Dom Juan de Molière par Jean-François Sivadier propose au regard du public un espace nu et brut de théâtre de tréteaux – rideaux de plastique que l’on tire, élève ou bien rabaisse encore, avec un sol de planches de bois mobiles à construire ou à déconstruire, un jeu de lego. L’ambiance Sivadier populaire et festive est aussitôt repérée – chanson mélancolique de Brassens et karaoké « Sexual Healing » de Marvin Gaye. Y est associé, comme par caprice, l’envol bluffant d’un plateau d’opéra avec boules magiques célestes, étoiles en vrac et galaxies de veilleuses interstellaires élevées haut sous la voûte bleue de la planète.

Quand le fieffé libertin, accompagné de Sganarelle, visite le tombeau du commandeur, le chemin solennel est jalonné de statues antiques sur leur socle.

Le héros n’a de rival que le plus grand : « C’est une affaire entre le Ciel et moi ! »   Un prompteur accroché dans les airs décline à rebours les 61 occurrences du mot « ciel » contenues dans le texte de Molière, comme si Dom Juan ne voyait en son âme que l’animosité scintillante d’un dieu réprobateur, porteur de vengeance divine, pressentant à l’instinct une punition à venir dispensée par les flammes de l’enfer. Mais en attendant les flammes, ce sont les femmes que Dom Juan courtise avec un amusement sucré qui n’en révèle pas moins une attirance obsessionnelle pour la gent féminine. Nicolas Bouchaud, figure masculine mythique presque sculptée sur pied, se rit de toutes les belles, et va, bon enfant, jusqu’à les cueillir assises dans leur fauteuil de salle de théâtre, butinant même de l’une à l’autre en leur contant fleurette, en quête de leur prénom aléatoire : Marie, Joëlle ou Sarah…

Encore trente ans de cette vie qui vaut la peine d’être vécue – essuyée telle une tempête dont les lais de plastique déroulés imitent la mer en colère et ses marées -, note le Seigneur Méchant Homme à son valet. Ce n’est qu’alors que le maître en solitude songera à une conversion – hors hypocrisie, faux-semblants et manques.

En attendant, le fils goujat peut répudier le père, se moquer de son créancier, et répudier son épouse, tandis que ses frères s’enquièrent d’un honneur à sauver.

Dom Juan aime « à batifoler », à la manière langagière rustique de Pierrot, il s’amuse de tout, comme du Pauvre dans la forêt qu’il ne parviendra pas à faire jurer et auquel il jettera une pièce pour l’amour de l’humanité et non plus de Dieu – cette scène a été censurée en son temps de création, indique le prompteur au spectateur.

La pièce résonne étrangement avec notre actualité – guerres, attentats, histoires de religion -, ici et là. Et la mise en scène ludique et joyeuse dégage un franc esprit de comédie farcesque. Sganarelle – Vincent Guédon – est un clown éclairé qui lutte contre les fourberies morales de son maître, extraverti et bavard, s’essayant à tous les déguisements et les raisonnements à tel point emportés qu’ils le font trébucher. Stéphen Butel accumule les rôles avec une rage tranquille, Don Aloze et Monsieur Dimanche ; le comédien est particulièrement attachant en Pierrot amoureux d’une Charlotte légère et désinvolte que le jeu clownesque de Lucie Valon rehausse dans la gamme du burlesque. Marc Arnaud en Gusman, Don Carlos, Don Louis, fait l’affaire : honnête homme dont la maturité réfléchie n’autorise nulle faille ni dérive. Quant à Marie Vialle en Done Elvire ou Mathurine, elle incarne à elle seule la dignité d’être femme. La fin du séducteur abuseur le projette dans un large drap écru que les techniciens font monter dans les cintres ; elle correspond à la brume de fumigènes, la métaphore de temps obscurs où chacun doit trouver midi à sa porte.

Un enchantement efficace et sans surprise dont la partition résonne à tous les mots.

Véronique Hotte

L’Apostrophe – Théâtre des Louvrais Pontoise, du 12 au 14 avril.

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