En Route Kaddish, un projet de David Geselson

Crédit photo : Charlotte Corman

 En route-Kaddish - David Geselson, Elios Noe¦êl' (c) Charlotte Corman

En Route – Kaddish, un projet de David Geselson

A travers En route – Kaddish, l’acteur et concepteur David Geselson met en scène et interprète son propre personnage de petit-fils enquêteur d’un grand-père référentiel – Yehuda, figure héroïque consensuelle – que joue à son tour le comédien Elios Noël, conteur et acteur d’une telle existence mythique. Certes, la vie de Yehuda est non plus seulement auréolée de gloire – parcours géographique et politique, choix socialistes engagés, sauvetage courageux des enfants juifs contre les nazis, volonté de reconstruire un pays pour et avec le peuple juif – mais mise en demeure aussi de rendre des comptes, sur la demande d’un descendant lucidement inscrit dans son temps présent, à la lumière crue d’une réalité – le déni des droits des Arabes palestiniens.

A la fin du spectacle, le petit-fils – lourd d’un héritage difficile à porter au XXI è siècle – interpelle directement son grand-père, sourd à propos de l’expulsion des populations arabes d’Israël.

L’Histoire balaie largement l’humanité ou le refus d’humanité de deux guerres mondiales, passant par des bouleversements géopolitiques inédits, tandis que l’histoire personnelle du grand-père s’insère dans la grande Histoire qui avance.

Âgé de dix-neuf ans, Yehuda quitte la Lituanie pour s’installer en Palestine au début des années 1930 – amorçant un trajet solitaire de migrant, bravant la haute mer sous une lumière solaire éblouissante.

Le petit-fils ne peut pas faire l’impasse sur le conflit israelo-palestinien : l’homme du temps présent prend celui-ci de front et le regarde dans les  yeux avec force, issu lui-même de ce déplacement.

Le concepteur voit le spectacle comme un point de rencontre qui s’élève au-delà de l’idée du combat, entre les forces du passé et celles de l’avenir, » cette brèche dans le présent ».

Que faire alors de sa propre jeunesse et de sa vision du monde en 2016 ?

Prendre la tangente et la diagonale qui part vers l’infini et produire enfin de la pensée plutôt qu’une stérile photographie nostalgique.

Le spectacle fait des allers retours entre passé et présent – un passé raconté, représenté et révélé comme dans une chambre claire de photographie, que le petit-fils photographe fait revivre et observe de son côté, depuis l’ombre de  sa posture dans la chambre noire.

Narration, récit et mise à l’épreuve du plateau grâce à des épisodes fictionnels qui s’arrêtent en 1941, pendant la guerre – avec le grand-père qui prie, se pose des questions, puis choisit d’agir et de sauver la vie des plus fragiles de son peuple – les enfants. Le spectacle marque une rupture narrative avec le nœud historique d’après-guerre, avec la création de l’Etat d’Israël.

La dernière partie d’En route – Kaddish tourne autour du débat sur la question du territoire – à la fois hors du temps et justement dans le temps, à la fois dans le dialogue avec les morts mais aussi dans celui avec les vivants.

L’irrésolution qui concerne ce lieu de la Terre d’Israël – la Terre Promise – où se déroule une tragédie quotidienne est mise en relief par un travail scénique soigné, en même temps rudimentaire et savant.  Un bureau d’étude, des livres accumulés, un écran d’ordinateur pour la diffusion d’images lointaines, un espace vaste que le metteur en scène ne cesse d’abord de fouler, passant la ligne de démarcation entre scène et salle, des écrans pour vidéoprojecteurs ré-agencés et rapprochés pour saisir d’emblée un ami « de gauche » du grand-père, filmé pour parler de Yehuda, un lit pour le défunt et les prières.

La pièce part de l’intime pour rejoindre le politique, à l’intérieur de la Cité.

Tel est l’enjeu d’importance politique et citoyenne à dimension universelle et philosophique.

Le grand-père dit ne plus croire ni à la diaspora, ni aux mots, ni à la parole. Seule la terre reste tangible pour lui et ne s’envole pas : la Terre qu’on s’est appropriée est l’endroit où on enterre ses morts, là même encore où l’on fait naître sa descendance. Le petit-fils pense aux populations arabes de Palestine privées de leur terre, leurs biens et leurs origines.

Une pièce politique courageuse posant les données avec clairvoyance et apaisement pour y réfléchir d’autant plus, et par la même occasion, une mise en scène solaire théâtralement réussie et servie avec bonheur par la délicatesse de beaux acteurs.

Véronique Hotte

Nouveau Théâtre de Montreuil, du17 mars au 3 avril. Tél : 01 48 70 48 90

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