L’Adversaire, d’après Emmanuel Carrère (P.O.L Editeur 2000), adaptation Vincent Berger et Frédéric Cherboeuf, mise en scène de Frédéric Cherboeuf

L’Adversaire, d’après Emmanuel Carrère (P.O.L Editeur 2000), adaptation Vincent Berger et Frédéric Cherboeuf, mise en scène de Frédéric Cherboeuf

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« Quand il faisait son entrée sur la scène domestique de sa vie, chacun pensait qu’il venait d’une autre scène où il tenait un autre rôle, celui de l’important qui court le monde… et qu’il reprenait en sortant. Mais il n’y avait pas d’autre scène, pas d’autre public devant qui jouer l’autre rôle. Dehors, il se retrouvait nu. Il retournait à l’absence, ou vide, ou blanc, qui n’étaient pas un accident de parcours mais l‘unique expérience de sa vie. » Voilà un des aspects étranges et singuliers du personnage principal du roman L’Adversaire, Jean-Claude Romand – ainsi nommé dans la réalité comme dans l’autofiction -, que son auteur Emmanuel Carrère met en exergue en proposant du meurtrier un faisceau aigu et miroitant de visions contradictoires. Une vie auprès des siens, et une autre à l’extérieur, mensongère, irréelle et nulle.   De son côté, le metteur en scène Frédéric Cherboeuf reprend à son compte – une belle mise en abyme théâtrale en cascade – les questionnements de l’écrivain, le spectacle ne reconstituant pas le fait divers morbide mais bien l’élaboration du livre.

C’est ainsi que dans une manière de double regard pour le public retranché dans la salle – les Assises -, le metteur en scène de L’Adversaire – l’acteur Frédéric Cherboeuf, intrigué et passionné, vient interroger l’auteur – l’acteur Vincent Berger -, de la même façon que ce dernier était venu interroger l’auteur des crimes, la première fois, par lettre à laquelle réponse ne fut accordée que deux ans plus tard, puis au cours de visites ultérieures en prison, des travaux préparatoires du livre. L’adaptation repose sur une écriture documentaire – interrogatoires, témoignages et reconstitutions -, sur le récit de l’auteur Emmanuel Carrère – regard éthique et esthétique – sur des séquences significatives entre proches ou entre journalistes.

Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand tue sa femme, ses enfants, ses parents, puis tente, mais en vain, de se tuer lui-même. Nullement médecin, sans activité et en quête de l’argent de ses proches qu’il prétendait placer, il mentait depuis dix-huit ans. Près d’être découvert, il préfère supprimer ceux dont il ne peut supporter le regard.

Comment cet être fascine-t-il par la duplicité, le double jeu et le calcul prémédité ?

Le meurtrier n’a cessé de trouver son adversaire non seulement dans les autres mais aussi en lui-même : l’adversaire s’oppose à l’autre dans une situation de combat, de conflit et de compétition. L’adversaire ultime s’incarne en une sorte de Satan, le « plus savant et le plus beau des Anges », selon la poésie baudelairienne.

Dans l’histoire de Job, le satan appartient aux « fils de dieu » et fréquente leur cour. Non diable authentique, il se rapprocherait plutôt de celui qui contredit l’assurance de Dieu, qui l’autorise à éprouver le juste : il n’apparaît pas comme un réprouvé net.

Tel n’est évidemment pas le cas de Jean-Claude Romand, qui plus la représentation théâtrale avance, apparaît comme calculateur et froid, à la personnalité abusive exerçant un attrait ambigu sur des êtres fragiles et crédules – épouse, enfants forcément, ami et épouse de celui-ci, maîtresses enfin, puis encore les visiteurs de prison chrétiens qui se laissent conduire aveuglément par ce maître improbable.

La mise en scène est précise, détaillée et délicate, tout en faisant une large place à l’énigme, le mystère et l’indécidable qui entoure cette affaire si noire et tragique.

Camille Blouet insuffle à ce monde, grâce à son piano, un envol qui quitte magistralement la chape de plomb d’événements maudits. Les amis et les visiteurs Jean de Pange, Gretel Delattre, Alexandrine Serre et Maryse Ravera -, hommes et femmes égarés, évoquent avec une belle humilité incertitudes et pertes de repères.

Vincent Berger incarne la malédiction d’une vérité qui se cherche et ne se laisse pas atteindre, interprètant le romancier, mais aussi le bourreau, le renégat ultime.

Le théâtre est un beau laboratoire de recherche sur l’indécidable existentiel.

Véronique Hotte

Théâtre Paris-Villette, du 16 au 26 mars.

Théâtre des Quartiers d’Ivry à Ivry, du 29 mars au 8 avril.

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