Suite armoricaine, un film de Pascale Breton – Prix FIPRESCI, Festival du film de Locarno 2015

Suite armoricaine, un film de Pascale Breton – Prix FIPRESCI, Festival du film de Locarno 2015

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La fragilité du bonheur humain, telle est la mélancolie du tableau de Nicolas Poussin (1594-1665), les Bergers d’Arcadie, sur lequel l’héroïne du film de Pascale Breton, Françoise – interprétée avec une humilité magistrale par la comédienne de théâtre Valérie Dréville -, maître de conférences en histoire de l’art à Rennes, se penche pour le commenter patiemment à un amphithéâtre de jeunes étudiants subjugués. Une contrée imaginaire et champêtre, un paysage idéal selon les canons du bon goût, l’Arcadie est aussi un monde perdu d’enchantements idylliques.

Au centre du tableau, les bergers découvrent un tombeau avec une inscription dédicatoire : « Et in Arcadia ego », memento mori du rappel de la condition humaine mortelle, mais aussi : « Moi la Mort, je suis aussi en Arcadie, le pays des délices. » L’un des deux bergers reconnaît l’ombre d’un compagnon défunt et trace sa silhouette avec son doigt, soit le moment de la découverte de l’art pictural. L’humanité surgirait ainsi de la découverte de la mort inéluctable et de l’invention concomitante de l’Art, une réponse créative de l’humanité à la finitude existentielle.

Le film La Suite armoricaine repose aussi sur la dimension du temps, un temps qui avancerait de suite en suite, la jeunesse passant et perdant ses paradis provisoires. Des contemplations picturales jalonnent le fil du scénario, dont Le Nouveau-né de Georges de La Tour (Musée des Beaux-Arts de Rennes), sur lequel s’arrête avec attention et mélancolie, Ion (Kaou Langoët), étudiant en géographie et dont la mère immature et SDF (Elina Löwensohn) n’a jamais pu prendre en charge l’existence.

Et le film avance par vagues – avancées et recul, flux et reflux des marées – entre présent immédiat, retours dans le passé et dimension onirique du rêve – et tourne en étoile autour d’une photo estudiantine qu’irradient de leur bonheur de vivre de jeunes visages en fête. Allers et retours de la photo idyllique de jadis – un paradis perdu – au temps présent du principe de réalité. Et l’on retrouve Françoise et la mère de Ion et des amis de l’époque, à partir de la photo jusqu’à l’ici et maintenant, un bal plein d’évocations. John est un musicien (Laurent Sauvage) qui a accompli son rêve, et les autres s’en sont plutôt bien sortis ou pas du tout, ou ne font que survivre.

La Suite armoricaine est évidemment une ode à la Bretagne présente et passée, à travers l’évocation réapparue de la mémoire endormie de Françoise qui avait couvert d’une chape de plomb sa propre enfance auprès d’un grand-père « disconter »– mot breton d’origine latine qui désigne les guérisseurs qui défont le sort – et dont la connaissance des plantes et des simples, bonnes et mauvaises herbes, est le trésor perdu. Heureusement, des étudiants en langue et culture bretonne et celtique de l’université d Rennes, se sont engagés à retrouver cette belle sagesse oubliée ou perdue et invoquent Françoise à poursuivre une quête mémorielle qui puisse désigner les termes scientifiques précis des sciences de la vie et de la terre.

Des noms de plantes qu’on puisse entourer d’un trait, un ovale tracé pour englober et fixer le mal, à la manière du grand-père qui entourait d’un geste du doigt, neuf fois, les marques de dartres sur le visage des bébés malades pour les soigner.

À la manière encore du petit bateau à moteur qui laisse sa trace blanche sur l’Aulne armoricaine, rivière filmée depuis les hauteurs de Landévennec, entourant les ilots de terre. À partir des mouvements de rondes, d’ovales et de spirales, l’Art récuse la mort à régner en Arcadie, en ressuscitant les êtres aimés disparus, en apaisant les peurs et consolant des chagrins, en éludant la solitude par la distraction et en exprimant l’ineffable.

Un joli film à la recherche du temps perdu pour mieux rendre hommage au présent.

Véronique Hotte

Suite armoricaine, un film de Pascale Breton

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