La Mer de Edward Bond, nouvelle traduction de Jérôme Hankins, mise en scène de Alain Françon (Éditions de L’Arche)

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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La Mer de Edward Bond, nouvelle traduction de Jérôme Hankins, mise en scène de Alain Françon (Éditions de L’Arche)

La Mer est la onzième pièce d’Edward Bond que met en scène Alain Françon, engagé dans l’aventure subversive depuis 1992, et David Tuaillon, le dramaturge du spectacle, évoque à ce propos – la vision mélancolique d’un monde mortifère – « l’éternité évidemment retrouvée d’une mer allée avec le soleil, loin derrière une plage sans limites où l’homme pourra peut-être se faire un tout petit habitat ». L’espace marin dessiné par le scénographe Jacques Gabel est des plus purs, entre Turner et Hopper, des étendues de sable clair et chaud et des horizons plus troublés de bleu de ciel et de bleu de mer qui laissent percer par instants les cris stridents des oiseaux. Entre les scènes, le rideau tombe et le noir se fait pour laisser advenir des images vidéo qui déploient sur l’écran tout un imaginaire de profondeurs marines oniriques, vagues et collines, courants bouillonnants et rageurs, noirs et blancs : les remous vivaces et tournoyants des mouvements intérieurs des êtres nettoyés.

Dans une petite ville du Sufflolk en 1907, au bord de la mer du Nord, un naufrage a eu lieu emportant un jeune homme, laissant son ami survivant, Willy (Jérémy Lopez), sur le bord d’une dérive existentielle, et une fiancée également, Rose (Adeline d’Hermy), dans un deuil précoce. Celle-ci est la nièce de la maîtresse bourgeoise des lieux, Mrs Rafi (Cécile Brune), qui régente avec petits éclats acrimonieux d’humeur tout son petit monde autour d’elle. La dame éclairée apprend que, lors de la tempête tragique, Hatch (Hervé Pierre), le marchand de tissus et garde-côte volontaire, n’est guère intervenu pour sauver le naufragé, redoutant un complot aléatoire venu de l’espace. Déraison et folie, entêtement et aveuglement, le marchand d’étoffes entraîne derrière lui une petite communauté de misérables et de laissés-pour-compte, inférieurs socialement à la tyrannique Victoria locale et à ses serviteurs ou dames de compagnie.

Quelques sages résistent cependant à ces élucubrations dangereuses : Evens (Laurent Stocker), un ermite sage et alcoolique qui vit dans une cabane sur le rivage, et Willy l’ami inconsolé qui observe cet univers extrêmement fermé de la bourgade, avec ses barrières, ses codes et ses rituels. Le jeune homme assiste à une répétition du spectacle « Orphée » qu’organise Mrs Rafi – le rôle principal- pour une bonne cause humanitaire, et plus tard aux obsèques du disparu dont le corps a été enfin rejeté sur la plage. Autour du pasteur et de Mrs Rafi, les femmes – êtres frustrés, empêchés et inaccomplis par l’éducation, la religion et la tradition – chantent leur folie. Evens et Mrs Rafi conseillent aux jeunes gens de s’enfuir de ce monde étriqué où rôde le fanatisme de certains, aussitôt suivi du désir de vengeance des autres.

On ne peut que penser à nos temps actuels violents, les échos tardifs et ultérieurs d’une répétition générale qui a déjà eu lieu, précédant la boucherie de la Première Guerre mondiale. Disparités sociales profondes entre nantis et démunis, prétendue survie des exclus à travers des croyances et des causes irraisonnées et fantasques, pourvoyeuses de catastrophes humaines. La vision du monde est sombre – au-delà d’instants comiques efficaces – qui ne donne pas cher de l’avenir de l’humanité, quoique Bond précise, à travers la figure mythique du jeune couple, que la vie reprend toujours ses droits, renaissant sur la mort même.

Véronique Hotte

Comédie-Française, Salle Richelieu, du 5 mars au 15 juin. Tél : 01 44 58 15 15

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