Les Gens d’Oz de Yana Borissova, traduction du bulgare de Galin Stoev et Sacha Carlson, mise en scène de Galin Stoev

Crédit photo : Elisabeth Carecchio

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Les Gens d’Oz de Yana Borissova, traduction du bulgare de Galin Stoev et Sacha Carlson, mise en scène de Galin Stoev

 Une fraîcheur juvénile des garçons et des filles – des jeunes adultes à la fois égarés mais déterminés, et une belle disponibilité printanière pour les plus âgés, une ouverture au monde quoique refreinée et assourdie – puisque l’action se passe dans un appartement d’immeuble urbain -, une prédisposition obstinée à l’interrogation existentielle et une clarté des dialogues à l’intérieur de situations plutôt énigmatiques – on ne sait quelles sont les relations « réelles » entre les uns et les autres -, l’écriture rayonnante de l’auteure bulgare Yana Borissova se penche avec un vrai bonheur sur le mystère des êtres et des âmes en peine.

Un rien même de l’univers de Rohmer affleure dans cette dramaturgie facétieuse que met en scène avec brio et avec délicatesse Galin Stoev.

En effet, l’importance accordée non seulement à la parole, à l’échange et au débat à travers les questions philosophiques mais encore aux silences et au respect de la solitude des êtres, dessine des moments éblouissants et pudiques de pur plaisir théâtral et d’authenticité existentielle. Anna (Bérangère Bonvoisin) – la femme qui écrit – précise à sa jeune admiratrice et éditrice Mia (Edwige Baily) : « Ce qu’il y a de plus stable dans une conversation, ce sont les questions. » Et Mia constate que son isolement n’est que la tentative de séjourner harmonieusement dans un monde dérangeant : « La solitude c’est ce sans quoi on ne fait rien. Ce sans quoi on ne regarde plus rien. » (Marguerite Duras) Tout un jeu d’échanges et de points de vue sur la vie – ses difficultés et ses plaisirs – ne cesse de se décliner en souriant.

Le spectateur assiste en même temps à des stratégies amoureuses non conscientes, implicites ou explicites de la part de figures scéniques emportées au gré d’une ironie à peine cruelle mais résolument moderne. Le spectacle se présente comme un champ inédit d’exploration de la beauté et de la vérité du monde. Les cinq personnages – Les Gens d’Oz, des êtres fragilisés auxquels il manquerait quelque chose – ne sont pas des libertins, ils semblent occupés d’abord non par la légèreté d’une posture mais par des questions existentielles profondes, s’agissant ce qui touche à l’amitié, l’amour et à la place de chacun dans le monde. Tous ont fait le tour du romantisme du sentiment amoureux, sauf peut-être Erwin (Tristan Schotte) qui jusque-là dit n’avoir jamais aimé, alors qu’il vient de s’éprendre de la belle Mia. Sart (Vincent Minne), par exemple, marié puis divorcé et dérivant d’aventure en aventure, dit ne plus rien attendre de la passion, une once de mélancolie dans la voix.

Ces désenchantés semblent choisir la précaution face au mensonge, à l’illusion et à l’erreur d’interprétation toujours possible entre les êtres. Toutefois, les personnages sont portés par des idéaux et des aspirations à travers l’art – le piano que l’on joue ou que l’on écoute – et l’écriture avant tout – la figure centrale d’Anna irradie intensément toute la puissance de l’énigme qui tourne autour de la création et de la fiction.

La scénographie d’Alban Ho Van esquisse comiquement les conséquences de la nouvelle volonté d’écrire de la romancière qui jusque là avait arrêté son activité. La réalisation de ce désir réveillé et partagé par ses amis est incarnée, comme surgie d’un mouvement collectif de plénitude satisfaite de sorte que chacun saute sur des boudins de salle de sport dont les murs sont incurvés comme la boîte crânienne de la pensée. On se plaît à évoquer l’idée de liberté, de vérité et d’illusion. Tous ont l’attrait et le charme des héros modestes sans projet, doutant, et vivant le seul instant, hors des cadres sociaux et matériels. Erwin et Sart sont fortunés et Truman (Yoann Blanc) est sans le sou, peut-être. Tous ont devant eux la vie pour réaliser encore leurs aspirations sentimentales. On tombe amoureux à n’importe quel âge, et celui-ci, qu’on pensait être plutôt attiré par une telle, serait finalement attiré par tel ou telle autre. Le bonheur reste une promesse qui jamais ne se dévalue, même dans l’incertitude. Un bel éloge, de plus, au théâtre qui offre à tout homme en fer-blanc la chance de découvrir son cœur.

Véronique Hotte

La Colline – Théâtre national, du 3 mars 16 au 2 avril 2016. Tél : 01 44 62 52 52

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