Calek, d’après les mémoires de Calek Perechodnik, traduction de Paul Zawadzki, adaptation de Charles Berling et Sylvie Ballul

Crédit Photo : Daniel Kapikian

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Calek, d’après les mémoires de Calek Perechodnik, traduction de Paul Zawadzki, adaptation de Charles Berling et Sylvie Ballul

 « Le 9 octobre 1943 … L’impitoyable processus qui mène à la destruction de notre famille touche à sa fin, il ne me reste plus que le triste rôle de celui qui raconte, de celui qui va mourir en dernier… Il y a à peine deux mois, j’avais encore l’illusion que nous pourrions peut-être nous faufiler à travers la guerre… » Une fois la musique minimale et intense de Ligeti absorbée par les murs assombris du plateau du Théâtre de Lorient, que seules éclairent les trois ampoules suspendues du décor de Christian Fenouillat, un rappel du bunker lugubre où mourut l’un des insurgés du ghetto de Varsovie lors de la capitulation, précisément le narrateur autobiographe Carel Perechodnik. Ancien membre de la police juive à l’intérieur du ghetto de Varsovie, celui-ci est l’auteur du manuscrit que l’acteur et interprète Charles Berling considère comme un texte majeur de notre mémoire collective, plutôt éloquent en des temps « où notre vieille Europe voit réapparaître les démons du racisme, de l’antisémitisme et de l’intolérance», un écrit posthume dont le théâtre doit se saisir d’un geste politique nécessaire. Soit un témoignage sur la vie à l’intérieur du ghetto – accompagnement des siens à la mort pour Calek, hébétude et incrédulité des victimes comme des policiers juifs passifs dont il fait partie, hommes toujours confiants en l’homme et à la dimension positive et innée de l’espoir, et aussi observation des exactions et des pillages par les Polonais des appartements désertés. L’auteur du journal, entré dans la police juive du ghetto pour pouvoir sauver peut-être sa famille, n’en verra pas moins sa femme et sa fille partir pour Treblinka. Et lui – le survivant malgré lui -, porteur d’un sentiment de culpabilité pesant, n’aura de cesse d’écrire, de détailler et de circonstancier le moment ultime d’une « faute » personnelle, instant fatidique où il n’a pu agir comme il aurait dû, croit-il. L’écrivain silencieux souffre à en crier d’une faille existentielle indélébile : il devait, en son intime, soit passer du côté des victimes, rejoindre femme et enfant pour partager leur sort tragique, ou bien se révolter, dire non et s’opposer aux ordres, au risque de mourir immédiatement d’une balle dans la tête, tué par les nazis allemands. Que choisir quand on ne peut plus agir car la mort fait peur, ni se déterminer à la posture glorieuse du héros qui partage le sort des siens, ni se contenter d’une soumission d’esclave obéissant aux tyrans ?  L’époux et père malhabile mais lucide ne peut oublier le regard interrogatif et éloquent de son épouse. Auparavant, l’homme avait assisté encore, impuissant et écœuré, aux agissements de Ukrainiens battant, violant et tuant à leur gré les jeunes femmes. Calek est l’un des seuls et rares survivants du ghetto lors de l’ « Action de liquidation » de 1942. Après son évasion, il trouve refuge dans un appartement de Varsovie où il écrit fébrilement. Il meurt en août ou septembre 1944, lors de l’Insurrection de Varsovie, après avoir confié son journal à un ami polonais.

« Je vous demande de considérer ces mémoires comme une ultime confession. Je ne me fais aucune illusion. Tôt ou tard, je partagerai le sort de tous les Juifs de Pologne. » Charles Berling dit avec précaution, page après page égrainée, les feuillets du manuscrit qui jonchent le sol quand le comédien les jette au vent de la mémoire : la confession inavouable du sentiment douloureux de la faute, de l’erreur, d’un non-acte ou d’un non-choix que l’auteur ne peut guère se pardonner. L’émotion et la grâce adviennent d’autant que ces aveux terrifiants, révélés avec retenue, sont en même temps porteurs d’une humanité profonde dont nous sommes tous héritiers.

Véronique Hotte

Théâtre de Lorient – CDN, les 27 et 28 février 2016

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