Polyeucte, de Pierre Corneille, conseillers artistiques François Regnault et Clément Camar-Mercier, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

Crédit Photo : Mirco Magliocca

24449625229_225b1ba339_o.jpg

Polyeucte, de Pierre Corneille, conseillers artistiques François Regnault et Clément Camar-Mercier, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman 

Au XVII é, « siècle des saints », se produisent des manifestations véhémentes de piété, signes de la « folie de la croix » : conversions, replis d’époux dans les ordres, d’épouses au Carmel. Traducteur de l’Imitation de Jésus-Christ des Pères de l’Église, Corneille « rencontre des injonctions à rompre avec ce qu’on aime, des renoncements aux faux-biens du monde, des luttes contre la chair, des bris d’idoles, les joies de l’âme aux approches des béatitudes éternelles. » (G. Couton)

Avec Polyeucte – Martyr (1643), Corneille compose un art dramatique rénové, combinant une ancienne tradition chrétienne populaire et littéraire, la ferveur d’une époque pieuse et la vie spirituelle du dramaturge chrétien.

Soumise à l’autoritarisme paternel de Félix, sénateur romain et gouverneur d’Arménie, Pauline, au lieu de s’abandonner à son inclination amoureuse pour Sévère, chevalier romain et favori de l’Empereur, est conduite par devoir à épouser Polyeucte, seigneur arménien. Le pathétique des mariages imposés par les familles est ainsi dénoncé. Or, le drame bourgeois – intrigue sentimentale et familiale – est allié à l’épopée héroïque ; Sévère d’extraction plus modeste est un vaillant et glorieux combattant, il a échappé par miracle aux hasards de la guerre.

La pièce est aussi un drame politique, situé en 250 après J-C, sous l’Empereur Décie, une époque difficile et peu tolérante aux chrétiens. Polyeucte, le gendre du nationaliste Félix, s’est non seulement converti au christianisme – un crime d’état – mais a encore commis un sacrilège en brisant les idoles. Sévère tentera loyalement de sauver son rival contre le velléitaire Félix indéterminé sur la sanction à opposer.

À ce drame bourgeois et politique, se mêle encore le pouvoir de la grâce à travers contagions et conversions. Conduit par son ami Néarque qui sera supplicié plus tard, Polyeucte baptisé met à distance ses liens d’amour, s’empresse de briser les faux-dieux, et choisit le martyre, habité par l’inspiration divine.

Les effets de la grâce, fortifiés par l’obstination de ces chrétiens d’un côté, et l’efficacité spectaculaire d’un sang arbitrairement versé de l’autre, font que Pauline, d’abord – victime de la perte passionnelle de ses deux amants successifs -, et son père ensuite, se convertissent d’emblée, recevant tous deux le don de la grâce.

La mise en scène à la fois épurée et somptueuse de la cornélienne Brigitte-Jaques Wajeman extrait de l’œuvre tragique l’ampleur et le souffle vertigineux d’une résonance contemporaine, visant à dénoncer les fanatismes et les manipulations, quels qu’ils soient, romain, chrétien en leur temps et musulman aujourd’hui.

Voltaire offre au pape Benoît XIV, sa pièce Mahomet ou le Fanatisme (1741), il y fait dire à l’imposteur : « Quiconque ose penser n’est pas né pour me croire. »

Contre les débordements imaginaires et les visions, ne s’opposent que l’esprit philosophique et la raison des âmes tranquilles. En nos temps troubles, le fanatisme est la réserve des sectes et des extrémismes, pratiques du terrorisme, violences, meurtres et attentats-suicides inspirés par une foi que manipulent des fripons, à travers les exclusions sociales. Rien de plus dangereux, au delà de la fascination pour les bourreaux et les tyrans encore humains, que la séduction des martyrs qui élisent la mort sanguinaire comme domicile ultime « in-existentiel », soit l’attrait fascinant d’une traînée de poudre incendiaire.

La scénographie d’Emmanuel Peduzzi offre une fresque au lointain d’une trouée lumineuse dans un ciel nuageux, avec à cour comme à jardin, deux gros blocs dressés sur le plateau, deux paravents, ouverts ou bien refermés que les héros virils, Sévère ou bien Polyeucte, écartent magistralement – force physique et puissante conviction. Les personnages cornéliens sont tous investis par des comédiens admirablement vivants et sensuels. Le magnifique Sévère incarné par Bertrand Suarez-Pazos, le tout autant persuasif Polyeucte par Clément Bresson, mais aussi Félix par Marc Siemiatycki, et les proches que jouent Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto et Thimotée Lepeltier. Aurore Paris, quant à elle, porte l’élégance de la femme vertueuse, constante et généreuse, l’ennemie éternelle des fanatiques : « La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme. » (Kamel Daoud)

Un spectacle de notre temps.

Véronique Hotte

Théâtre des Abbesses – Théâtre de la Ville à Paris, du 4 au 20 février. Tél : 01 42 74 22 77

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s