Dans la solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, musique et mise en scène de Roland Auzet

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Dans la solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, musique et mise en scène de Roland Auzet

 Dans la solitude des champs de coton, poème en prose oratoire, entre éthique et pathétique, né de la griffe admirable de Bernard-Marie Koltés, est livré sur la scène, comme une longue apostrophe à teneur philosophique, qui engage intimement les deux partenaires en lice à travers ce beau discours ciselé. Un dialogue ouvragé à entaille existentielle qui interpelle l’autre – être bien réel -, un monologue encore adressé à soi, la condition même de tout échange verbal dont on ne voudrait qu’il s’arrête, entre provocation, incantation, prière, imprécation, invocation désespérées. Selon la grammaire classique, l’apostrophe est la production d’un être extrêmement ému qui se tourne de tous côtés, s’adressant au Ciel, à la terre, aux rochers, aux forêts, aux choses insensibles, aussi bien qu’aux sensibles.

Dans la mise en scène contemporaine de Roland Auzet, la Nature romantique et les champs de coton, métaphores de tous les décors possibles et inégalitaires de notre présence au monde, se sont transformés, de façon brute et naturaliste, en quartier urbain de fébrilité parisienne, vers 21h, « à cette heure du jour et de la nuit » – territoire indien et divers autour des Bouffes du Nord à la Chapelle. Les adversaires surgissent du lointain d’une rue bruyante et commerçante d’où les voitures défilent, deux figures errantes qui viennent de trajectoires opposées, arrêtées selon les feux de la circulation, mêlées à la foule désordonnée, avant de pénétrer dans le bâtiment du théâtre. Les spectateurs qui portent un casque aux oreilles, suivent les comédiennes : ils saisissent ainsi les moindres signes sonores – gestes, intonations, exaspérations et adoucissements auxquels se livrent les deux combattantes, en même temps que l’on entend la musique composée par Roland Auzet.

Les duettistes, Anne Alvaro – le dealer – et Audrey Bonnet – le client -, s’apostrophent et s’invectivent, répondant à l’expression d’une émotion vive ou profonde, l’élan spontané de leur âme affectée sur la question traitée de la valeur marchande du désir, qu’il soit drogue, drague, arme – objet illicite – ou regard trop appuyé jeté sur l’autre : « Je ne voudrais jamais de cette familiarité que vous tâchez, en cachette, d’instaurer entre nous. Je n’ai pas voulu de votre main sur mon bras. »

Le poids de cette main fait tout le contentieux de l’affaire, une appréhension physique et symbolique, comme celle du bandit sur sa victime ; le client ne le supporte pas, souffrant de ne pas savoir de quelle blessure il est meurtri. Dealer ou client, brute ou demoiselle, selon la terminologie de l’auteur, chacun est à la fois l’un et l’autre, ne craignant pas ce qu’il est capable d’infliger mais craignant bien ce dont il est incapable – les douleurs distribuées au hasard des rencontres aléatoires. L’instance ultime se tient sur le fil coupant d’une existence ressentie à fleur de peau :

« Alors ne refusez pas de me dire l’objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me la dire. » Si l’on voulait enfin couper la boucle infernale de la parole, il reviendrait de se raconter un peu, en ne livrant pas tout, en en gardant en réserve pour  soi, hors des mensonges et contre les apparences ludiques – respect, douceur, humilité, amour.

Le dealer d’Anne Alvaro fait entendre les ruptures et les déchirements dont sa voix terrestre et grave est capable, sous les reflets mêmes de l’apparence de l’amour, tandis qu’Audrey Bonnet se rebelle, baroque, contournant sa complice, telle une gazelle qui se cabre, se lance, disparaît puis revient à l’attaque. Un match sublime.

Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, du 3 au 20 février. Tél : 01 46 07 34 50

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