La Cerisaie de Anton Tchekhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan (Éditions Babel Actes-Sud), librement adaptée par Brigitte Barilley, Christian Benedetti, Laurent Huon, mise en scène de Christian Benedetti

Crédit Photo : Roxane Kaperski

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La Cerisaie de Anton Tchekhov,  traduction André Markowicz et Françoise Morvan (Éditions Babel Actes-Sud), librement adaptée par Brigitte Barilley, Christian Benedetti, Laurent Huon, mise en scène de Christian Benedetti 

« Ma pièce est déjà prête dans ma tête…, il y a quatre actes, dans le premier on voit par les fenêtres des cerisiers en fleurs, tout un jardin blanc ininterrompu. Et les dames sont vêtues de blanc. » (Lettre de Tchekhov, 5 février 1903). Or, pour Christian Benedetti, metteur en scène de La Cerisaie de Tchekhov, dont il a déjà monté avec fougue et passion rien moins que La Mouette, Oncle Vania et Trois Sœurs, connaisseur aussi de la correspondance du dramaturge russe, la pièce – qui évoque la perte d’un domaine et de sa villégiature par des aristocrates paresseux, incapables de penser le passage du temps, la valeur progressiste du travail et l’avènement de la modernité – a été ouvertement écrite contre Stanislavski, dans un souci de résister au réalisme, à sa lenteur, à son sentimentalisme et à ses complaisances. Aujourd’hui, pour les personnages sur la scène, foin des atermoiements, des pauses, de la nonchalance et de l’ennui, de la conviction que l’existence soit vaine, du sentiment d’avoir raté sa vie et de la vacuité de toute chose. Les privilégiés minoritaires se montrent décidément incapables d’observer le monde, tandis que l’heure est à la contemporanéité – la saisie de ses enjeux tant esthétiques que philosophiques -, dans l’obscurité même d’un temps présent qui toujours se défile. Aussi, sur le plateau vide, si ce n’est  le parquet de lattes de bois, une lourde armoire, quelques chaises, un paravent transparent pour ombres dansantes, les comédiens revêtent leurs atours quotidiens – jeans, petites robes et couleurs vives –, comme s’ils s’invitaient à une séance de répétition, des travaux pratiques scéniques.

Un bonheur de jouer se dégage de leurs postures juvéniles et de leur présence vive.

Le texte, réécrit à l’aune de nos registres familiers de langue (« A plus ! »), est balancé, et à peine est-il mâché qu’il est déjà déjeté, comme s’il fallait s’en débarrasser et le mettre à distance, entre stress et crainte de ne pas être là, au moment voulu, et rater  précisément quelque chose d’essentiel.  La valeur du temps est appréhendée radicalement, telle une bourse pleine d’argent sonnant qui file à toute allure et tombe en trébuchant : ainsi s’affiche le point de vue revendiqué par Lopakhine, fils et petit-fils de serf, et devenu homme d’affaires habile et visionnaire.

Le débit précipité de la parole des acteurs est interrompu parfois : passe un ange – le silence -, un espace de respiration temporelle qui permet qu’on se ressaisisse et s’empare encore de ce qui aurait pu échapper. La petite musique tchekhovienne est secrètement à deviner. Au moment de l’attente du destin final de la cerisaie – vente ou pas-, Lioubov, la maîtresse du domaine, organise un bal – joli prétexte pour la maisonnée de se livrer à une danse trépidante, qui tape du pied pesamment et provoque les sous-sols infernaux du plateau, un rappel du Sacre du printemps de Stravinski, inaugurant la rupture rythmique et harmonique classique. Les jeunes acteurs sont vifs, enthousiastes, avides d’en découdre, et se confrontent à leurs compagnons dans l’allégresse du jeu, sans esbroufe et avec une belle efficace.

Élan et vitalité, on aurait aimé aussi la délicatesse qui accompagne cette intensité.

Véronique Hotte

Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, du 20 janvier au 14 février.

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