Argument, de Pascal Rambert (Éditions Les Solitaires Intempestifs), mise en scène de l’auteur

Crédit Photo : Marc Domage

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Argument, de Pascal Rambert (Éditions Les Solitaires Intempestifs), mise en scène de l’auteur

La Commune organise en 1871 l’insurrection contre le gouvernement issu de l’Assemblée nationale élue au suffrage universel, et ébauche à Paris l’autogestion. Durant le spectacle, les canons se font entendre lointainement. Sur ce fond historique tumultueux, l’action se situe dans un bourg imaginaire normand que nous ne verrons pas, où Pascal Rambert installe, selon le trait caché d’une belle diagonale scénique, Louis, une figure masculine de la réaction, et Annabelle, son épouse de santé fragile et acquise aux idées progressistes. Leur fils Ignace, quoique à l’écart, assiste sur le plateau à un conflit parental récurrent et profondément ancré. La violence de la scène de ménage s’aggrave jusqu’à ce que la défunte ensevelie sorte de son tombeau et prenne la parole, quand l’enfant solitaire à la trompette parle à la lune. Les tensions sont exacerbées par un sentiment de jalousie provoqué par un médaillon suspect aux yeux du mari. Le fils silencieux hulule tel un oiseau nocturne, puis tente de tuer son père. Le garçon rappelle la toile de Manet, Le Joueur de fifre (1866), enfant de troupe dont la mère intime au père qu’il ne soit pas soldat ni ne fasse la guerre contre les Prussiens. Le père, incarné avec panache par l’excellent Laurent Poitrenaux, pourrait sortir du tableau de Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages (1817), en redingote, et vu de dos ou de profil, si ce n’est que ce maître autoritaire se courbe constamment, les épaules basses et les bras jetés en avant, une silhouette masculine admirablement dessinée, obstinée et carrée, luttant contre les éléments, la pluie et les bourrasques, faisant face à un vent dévastateur sur la lande nue et brumeuse qu’une falaise cerne dangereusement – ambiance désolée à la King Lear. La tombée d’une pluie tenace depuis les cintres jusqu’au sol scénique offre une fresque onirique de songes – puissance subtile de la scénographie de Daniel Jeanneteau et des lumières d’Yves Godin. La fresque ne quitte pas l’esprit shakespearien avec l’apparition maternelle – la grâce de Marie-Sophie Ferdane – sortie du tombeau, tel le père de Hamlet.

Entre accents suaves et présence charnelle d’un côté, élégance et rigueur d’époque, de l’autre, la comédienne – un rôle de femme de lettres libérée et sûre de ses droits – se courbe comme son partenaire, se baissant pour mieux le haranguer, telle une Madame Bovary qui se serait réveillée de ses songes romanesques pour se rebeller.

Entre mélo et fantastique, le spectateur vogue sur les hauteurs d’un romantisme bien frappé, assistant à la lutte de deux taureaux puissants, se cabrant, fonçant et reculant pour mieux prendre leur élan et sauter à la gorge l’un de l’autre : « Ne me touchez… N’approchez… Ne levez la main sur moi… Reculez… », hurle-t-elle.

Et le manufacturier, de rétorquer : « Je vous aime … et comme mes chiens, comme mes chevaux… Vous m’appartenez… » C’est l’occasion pour Pascal Rambert de se livrer non sans complaisance, à travers la figure du tapissier, à l’égrainement des différentes sortes de tissus et d’ornements de vêtures féminines, les robes et souliers de barège souvent, un tissu très léger à trame de laine et chaîne de soie, mais aussi le blonde, la cheviotte, le pékin, la popeline, le reps, le satin, la serge, la tulle…

Mais l’épouse, aussi belle soit-elle, dépasse l’évocation esthétique de ses atours élaborés qui brident finalement toute volonté de libération et délivrance féminines, elle se pose enfin en être autonome et digne – la vérité d’une identité existentielle.

Au-delà des propos parfois naïfs, un pari joliment tenu, une danse enfin égalitaire.

Véronique Hotte

T2G – Théâtre de Gennevilliers, du 22 janvier au 13 février. Tél : 01 41 32 26 26

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