Master de David Lescot, mise en scène de Jean-Pierre Baro (Heyoka jeunesse – Actes Sud-Papiers) – Festival Odyssées en Yvelines – 18 janvier au 7 avril 2016. Théâtre Sartrouville Yvelines CDN

Crédit Photo : J-M Lobbe

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Master de David Lescot, mise en scène de Jean-Pierre Baro (Heyoka jeunesse – Actes Sud-Papiers) – Festival Odyssées en Yvelines – 18 janvier au 7 avril 2016.

Critique sociale, violence verbale et souvent physique, la popularité américaine du rap, enracinée dans une « culture de la rue », s’impose dans les années 1970, amplifiée dans les années 1990. Le genre s’inscrit dans un certain type de culture urbaine, le hip hop, qui désigne un mode de vie, une attitude, et regroupe le rap (le phrasé), le deejaying (la musique et la production du beat), la danse (le Breakdance) et le graffiti ou le tag. Les rappeurs sont les porte-voix d’une minorité oubliée dans une société inégalitaire. Le gangsta rap de la west coast est ainsi l’expression de tensions radicalisées et d’un refus du ghetto urbain, ravagé par la drogue et le sida.

L’histoire du rap concerne les deux dernières décennies du XX é siècle aux Etats-Unis puis en France, le rap alliant deux éléments de la culture américaine puis française : d’un côté, la revendication sociale et ethnique, liée à l’appartenance communautaire – ghettos noirs new-yorkais ou émeutes des quartiers chauds de Los Angeles (1992), effervescence des banlieues françaises black-blanc-beur, et de l’autre, le souci de réussite commerciale. Qu’il soit américain ou français, le rap est un art de performance, contemporain et populaire : il a ses codes, ses signes distinctifs, et son propre usage de la langue (le black english pour l’anglo-américain, l’usage des cités et le verlan, pour le français). Il s’est bâti sur l’appropriation, la réutilisation de l’ancien : le sampling, ou échantillonnage. L’événement fondateur du hip-hop en France est la venue du New York City Rap Tour en 1982 à Paris, au Bataclan, à l’Hippodrome de la porte de Pantin et au Palace, apprend-on de Master.

L’auteur, metteur en scène et musicien David Lescot, à sa façon freestyle, s’est offert une belle leçon – joli travail et divertissement savant – sur une matière « étrange » enseignée en collège, la culture hip-hop. L’élève désigné Amine, interprété par le comédien Amine Adjina, rétif embarqué à fond dans ses convictions et à l’aplomb déconcertant, tenue exemplaire de rappeur – survêtement sportif, capuche, baskets -, doit rendre compte de ses connaissances. Or, le jeu du maître et du disciple suit le fil coupant de l’ambiguïté, du renversement de l’équilibre artificiel entre celui qui sait implicitement et celui qui croit savoir ostensiblement. En effet, n’est pas aisément Master of Ceremony qui veut, ou animateur du spectacle, roi de la fête, monarque de la soirée… ou prof investi royalement de sa mission et patron dans sa classe.

Le comédien Rodolphe Blanchet incarne l’enseignant avec une conviction rageuse, sur le point de mordre – maugréant, rouspétant et maudissant –, jouant au quitte ou double son titre de Master, face à l’élève patient. Or, Amine ne sait pas sa leçon, et les combattants tendus entament un rap, un clash, une battle, un concours, un graff :

« Donc monsieur le prof, mets-toi sur off, Ou tu cours à la catastrophe. Tu philosophes, tu m’apostrophes, Mais t’es bof, t’as pas l’étoffe. Fais-voir ce que t’as au fond de ton coffre… », hurle le récalcitrant auquel le prof répond : « Tu gesticules de la glotte, Mais dans le fond t’as pas de style, Et dans l’fond t’as pas d’fond, Tu joues au dur mais t’es fragile, Tu fomentes une révolution qui tourne autour de ton nombril. Ça s’appelle l’ego-trip… »

Le metteur en scène Jean-Pierre Baro a créé Master – un spectacle magistral – dans une classe de collège de Rambouillet, terreau sensible à la résonance de la culture de la street. La force du spectacle tient à la vertigineuse mise en abyme de ce théâtre dans le théâtre où l’on ne sait plus qui est le maître et qui est le disciple, tant surfer sur les vagues des mots, du verbe et de ses rimes propices est mouvementé :

« Je pourrais pas m’en défaire, Car c’est l’enfer que je préfère, Et c’est à moi, À moi et à mes frères, Mes frères d’enfer, Enfermés dans le même enfer Que moi. On s’est tous connus en enfer. On a fréquenté le même enfer. C’est comme ça qu’on est devenus frères D’enfer. » Or, entre sensations charnelles et reconnaissance existentielle, rapper délivre et libère encore des souffrances – intimes et sociales -, à travers la parole poétique de David Lescot et le peps très senti de Jean-Pierre Baro.

Véronique Hotte

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN-, du 26 au 30 janvier. Collèges de Houilles, Sartrouville, Chevreuse, Montigny, Maurepas, Élancourt, du Mantois, Chatou, jusqu’au 7 avril. Scène nationale de Foix, du 11 au 15 avril. Le Grand R – La Roche sur Yon, du 25 au 29 avril. www.odyssees-yvelines.com

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