Bettencourt Boulevard ou une histoire de France de Michel Vinaver (L’Arche éditions)

Crédit photo : Elisabeth Carecchio

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Bettencourt Boulevard ou une histoire de France de Michel Vinaver (L’Arche éditions)

Le théâtre de Michel Vinaver traite avec éloquence et clairvoyance de notre contemporanéité immédiate, une œuvre tournée vers l’observation du monde, penchée à la fois sur les relations sociales, le fonctionnement de l’entreprise et les événements politiques et historiques. La pièce Bettencourt Boulevard ou une histoire de France propose par-delà son titre médiatique surchargé la mise à nu de l’un des fameux « scandales » de notre temps, articulé sur ces nombreuses accointances entre la sphère du politique et celle des affaires. Le dramaturge souligne qu’il ne s’agit ni de dénoncer ni de soutenir qui que ce soit mais de donner à entendre et à voir. Nous dirions que nous en avons déjà trop vu et entendu pour qu’il y ait quoi que ce soit de pertinent qui puisse paraître ; or, on attendait de l’écriture de Vinaver qu’elle livrât de son côté, quelque autre sens inexploré. La mise en scène de Christian Schiaretti, concepteur scénique plutôt heureux de Par-dessus bord du même auteur en 2008, se montre aujourd’hui académique, policée et conventionnelle. Une pléiade de comédiens est disséminée sur le plateau – solo, duo, trio et plus -, jusqu’à investir l’espace en chœur, telle une armée de pantins figés et formés à l’art solennel de la déclamation, des personnages qui circulent dans le silence et le vide, entre des rangées de fauteuils blancs design placés tête bêche et que surplombent encore des toiles de couleur représentatives de l’art abstrait contemporain. Bettencourt Boulevard ou une histoire de France dégage l’idée dépréciée de « boulevard » et celle d’histoire de France – de la fin du XIX é siècle à nos jours.

Jean-Victor et Nicolas Meyers, les deux fils de Françoise Bettencourt Meyers, fille de Liliane Bettencourt, ont deux arrière-grands-pères, Eugène Schueller du côté maternel, fondateur de l’Oréal, dont la collaboration, l’extrémisme de droite politique et l’antisémitisme sont notoires ; et du côté paternel, le rabbin Robert Meyers exterminé avec sa femme à Auschwitz en 1943. Ce raccourci résiduel de l’écart des mentalités d’une époque bousculée n’explique pas tout, il donne en échange le ton de la déliquescence possible et de la corruption de certains milieux privilégiés.

Les personnages – des stéréotypes dessinés à grands traits de bande dessinée – sont représentés brutalement, dépassant le réalisme par-delà les clichés, et Liliane Bettencourt qu’incarne Francine Bergé est une figure banalement chantante, aérienne et mondaine ; Françoise Meyers incarnée par Christine Gagnieux porte une longue écharpe et de grosses lunettes ; François-Marie Banier interprété par Didier Flamand est le gigolo attendu accro au gain et détrousseur de vieilles dames. On rencontre sur le plateau – Nicolas Sarkozy, Eric et Florence Woerth – plus vrais que nature, et Patrick de Maistre, le gestionnaire de fortune de la dame Bettencourt, que joue le comique Jérôme Deschamps aux accents gaulliens. S’expriment aussi, auprès des nantis, ceux qu’on appelle les gens – « les petites gens » sur les lèvres de Liliane Bettencourt et ses proches-, le majordome, la femme de chambre et le comptable, les valets nécessaires qui côtoient patiemment leurs « maîtres ». Rien qu’on ne sache déjà – un plat comme resservi froid à des spectateurs désenchantés.

Les paroles du narrateur résonnent à la fin de la représentation : « Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ? Telle est la question. » La nôtre aussi.

Véronique Hotte

La Colline, Théâtre national, du 20 janvier au 14 février. Tél : 01 44 62 52 52

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