Le Chant du cygne et L’Ours, deux pièces d’Anton Tchékhov, texte français de Georges Perros et Génia Cannac, adaptation Maëlle Poésy et Kevin Keiss, mise en scène de Maëlle Poésy

Crédit Photo : Simon Gosselin

IMG_5677.jpg

Le Chant du cygne et L’Ours, deux pièces d’Anton Tchékhov, texte français de Georges Perros et Génia Cannac, adaptation Maëlle Poésy et Kevin Keiss, mise en scène de Maëlle Poésy

 Maëlle Poésy s’impose dans le paysage théâtral comme une metteuse en scène aux promesses tenues, à travers deux spectacles – Purgatoire à Ingoldstadt de Marieluise Fleisser en 2012, et Candide, si c’est ça le meilleur des mondes… d’après Voltaire en 2014, des spectacles articulés et salués. La jeune femme monte deux pièces en un acte de Tchékhov, Le Chant du cygne (1887-1888) et L’Ours (1888).

La première révèle un vieil acteur comique, endormi seul sur une scène de province. Réveillé, il se confie au souffleur sans abri qui a élu domicile sur les lieux vides.

Le comédien se souvient de sa jeunesse, de sa passion naissante pour le théâtre et pour une jeune fille amoureuse qui ne consent à l’épouser que s’il abandonne son art : « Oui, j’ai compris que l’art sacré n’existait pas, que tout n’était que leurre et mensonge, et que je n’étais qu’un esclave, un jouet pour oisifs, un pantin, un pitre. »

L’interprète du Chant du cygne émet de beaux sons émouvants à l’approche de la mort, mais ce chant fatal se mue en chant d’amour et de joie, la manifestation lumineuse d’un désir non seulement de vivre mais de déclamer contre le néant. Pour son complice ému (Christophe Montenez), la couverture de repli à la main, l’enthousiaste prend plaisir à égrainer quelques bribes du Roi Lear, de Hamlet et d’Othello. L’acteur symbolise l’immortalité du poète, l’exil et la solitude – un guide, un lien entre des mondes éloignés, le passage de l’« autre monde » vers les humains.

Même si l’artiste accablé fait preuve de résignation, il conserve le pressentiment d’une présence immédiate – intuition et proximité avec les êtres et le monde. L’art tient à cette capacité de surpasser le tragique du quotidien, le poids des habitudes et la répétition du temps dévastateur à travers la conquête d’une dignité existentielle.

Un univers restitué en demi-teintes – résonances sourdes, humour et sourire distant.

On retrouve dans L’Ours, Gilles David encore – belle mise en abyme et théâtre dans le théâtre – dans le rôle de valet d’une jeune propriétaire terrienne qui s’enferme dans le veuvage (Julie Sicard implicitement rayonnante) et un jeune propriétaire terrien (Benjamin Lavernhe séduisant) venu réclamé son dû à l’épouse du débiteur défunt. Dans la scénographie d’Hélène Jourdan, la cuisine initiale – décor de la première pièce – est réinvestie en lieu vivant et habité par les jours qui passent.

La veuve a promis de se retirer du monde, enfermée dans un rêve de fidélité à un époux volage. L’inconsolable, impétueuse dans son refus, rivalise avec la solitude revêche et agressive de l’homme viril qui surgit, insociable et coq charmant.

Casque de moto, blouson et sac à dos, tel est le nouveau prince fébrile et fascinant.

La veuve a beau soupirer sous son châle noir, entre mélancolie et rêves déçus, le quémandeur résiste et fait voler en éclats, chez elle comme chez lui – tous deux blessés – l’usure intérieure et les amertumes. L’éplorée se ressaisira-t-elle ? Délicatesse des silences, de la prudence de la pensée et de la retenue des sentiments, un jeu subtil et délicat entre le faux et le vrai, le drame et le rire éclatant.

Le duo qui s’affronte – masculin et féminin, bête et belle – accomplit un pas de deux entre recul et attirance, colère et apaisement, armes levées puis déposées. L’envie d’en découdre est têtue, telle une force obscure qui sourd et qu’on ne peut arrêter.

Pour que la mort ne gagne pas trop tôt, les forces à la fois de la vie et de la raison se conjuguent dans l’intensité des sentiments éprouvés et l’observation rieuse de soi.

Un moment radieux de théâtre comique, sensible et facétieux, pétillant et tonique.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie Française, du 21 janvier au 28 février. Tél : 01 44 58 15 15

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s