Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Vacher

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage

Combat de nègre et de chiens -

Combat de nègre et de chiens – de Bernard-Marie Koltès – Mise en scène par Laurent Vacher – Collaboratrice à la mise en scène : Adèle Chaniolleau -
Scénographie: Jean Baptiste Bellon -
Création sonore: Michael Schaller -
Création lumière: Victor Egea – Costume: Marie Odin – Maquillage : Catherine Saint Sever – Régisseur général : Cédric Marie – Administration et production : Véronique Felenbok et Clara Prigent – Relations presse et extérieures : Olivier Saksik – Avec : Quentin Baillot, Daniel Martin, Stéphanie Schwartzbrod, Dorcy Rugamba – Lieu : Château Rouge – Ville : Annemasse – Le 09 01 2016 – Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Laurent Vacher

« Ils ne savaient pas où ils allaient, mais savaient d’où ils venaient Aujourd’hui, ils ne savent toujours pas où ils vont mais ne savent plus d’où ils viennent. »

Cité en exergue par Laurent Vacher pour sa mise en scène de Combat de nègre et de chiens, l’artiste béninois Romuald Hazoumé évoque les hommes en général, qu’ils soient blancs, noirs, ouvriers, patrons ou migrants des temps présents.

La pièce mythique de Bernard-Marie Koltès, créée en 1983 par Patrice Chéreau, et gravée dans les mémoires, reste infiniment visionnaire dans cette expression aigue et distanciée du chaos du monde – miroir contemporain, âpre et blafard de notre époque -, entre amour et haine, désir de fuir, égoïsme et lâchetés communes.

«J’avais besoin d’aller en Afrique pour écrire tout, n’importe quoi… pour moi l’Afrique, c’est une découverte essentielle, essentielle pour tout. Parce que c’est un continent perdu, absolument condamné… Et puis il y a un degré de souffrance… », commente l’auteur trop tôt disparu. Trente années se sont écoulées après la création de l’œuvre emblématique, et le continent africain – ce n’est pas le seul – n’en finit pas de se relever des blessures infligées, une succession de mises à terre d’origine ethnique, religieuse, économique et et sociale. Revenu d’un séjour africain sur un chantier de travaux publics où il rejoignait des amis, le dramaturge fait surgir dans la brousse une cité de quelques maisons, entourée de barbelés, avec des miradors et, à l’extérieur, des gardiens, armés tout autour qui surveillent les lieux.

C’est à l’intérieur de ce cadre que Combat de nègre et de chiens fait brutalement se confronter sur la scène une femme blanche, un homme noir et deux autres blancs – des êtres isolés dans un monde étranger – les blancs face aux noirs et vice-versa, puis la femme face aux hommes. Ils sont tous entourés de gardiens et de leurs cris énigmatiques de reconnaissance, soit la délimitation existentielle d’« un territoire d’inquiétude et de solitude ». La pièce dessine un drame « toubab » – appellation commune de l’homme blanc dans certaines régions d’Afrique – qui met au jour à la fois l’étrangeté dont chacun est porteur et celle qu’il pressent chez l’autre.

Un ouvrier noir a été tué sur un chantier, son frère Alboury vient réclamer la dépouille à Horn, le responsable du chantier qui ne peut le lui rendre, surtout pas Cal, le contremaître, alcoolique et borderline. Face à ce trio d’hommes improbables, Léone, femme blanche venue par hasard de France, a suivi Horn aveuglément jusque là : elle est la seule à comprendre – elle parle aussi une langue autre, l’allemand – et elle reste seule à s’ouvrir sans mensonge au frère endeuillé.

Tout racisme repose sur la haine de soi, retraduite en haine de la différence – le rejet instinctif de ce qu’on croit qui ne soit pas soi, un rêve de virtualités approximatives et fantasmatiques jetées à l’infini. Et l’enjeu scénique est d’autant plus exacerbé que le cadre choisi est décrépit, un chantier de travailleurs du bout du monde, avec mobil-home, bidon de fer rouillé sur lequel on joue de l’argent avec la bouteille de whisky à portée de main, à l’ombre des feuillages mouvants de bougainvilliers, un théâtre d’ombre encore derrière des paravents avec les voix lointaines de gardiens.

Les personnages s’affrontent, tendus par une violence sourde et cinglante qui affleure, à travers les pouvoirs de la parole, un verbe haut et fort qui sait cacher les actes bas, manié à loisir par le duo de dominateurs fragilisés pourtant par les humiliations subies à travers une vie précaire et sans lendemains. Horn se sait seul : « Qui a la charge de réparer les conneries des autres ?… Qui doit être ici flic, maire, directeur, général, père de famille, capitaine de bateau ? » Avant de passer à l’acte irréversible, on peut parler et se servir des mots, dit-il à Cal, qui n’est que « grande gueule, flingue dans la poche et goût de l’argent vite », et ne pas tout prendre à l’Afrique sans rien lui donner en échange. Quand Horn encore tente d’adoucir Alboury, venu vainement récupérer le corps du mort, celui-ci rétorque : « Qu’importent aux ouvriers les sentiments des maîtres et aux noirs les sentiments des blancs ? »

Rester à l’écoute des autres, observer le monde et saisir quelques secrets celés pudiquement, telle est la qualité d’un regard porté sur la diversité et les métissages. Laurent Vacher a admirablement dirigé des comédiens d’envergure. Dorcy Rugamba, le frère vindicatif, est une présence qui dégage paix et sagesse. Stéphanie Schwartzbrod aux accents chantants livre sensibilité et empathie face aux souffrances de l’autre; Quentin Baillot interprète Cal à bon escient, petit blanc inquiétant, émotif et hypernerveux, il incarne encore une absence royale de contrôle et de scrupules. Quant à Daniel Martin, il endosse le rôle patient de Horn, homme revenu de tout mais philosophe : « J’en ai marre, vois-tu, l’Afrique je n’y comprends plus rien ; il faut d’autres méthodes, sans doute, mais moi, je n’y comprends plus rien… »

Un moment de théâtre authentique, mené comme un thriller, vif et tendu, troublant et mystérieux.

Véronique Hotte

Théâtre Jean Arp, Scène conventionnée, Clamart, du 19 au 23 janvier. Tél : 01 41 90 17 02

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