Médina Mérika, texte et mise en scène de Abdelwaheb Sefsaf

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Médina Mérika, texte et mise en scène de Abdelwaheb Sefsaf 

La pièce Médina Mérika de Abdelwaheb Sefsaf s’inspire du roman turc Mon Nom est Rouge du grand Orhan Pamuk. Ainsi, commence le roman : « Maintenant je suis mon cadavre ». De la même manière, au début de la représentation théâtrale, un cadavre gisant – grosse blessure sanguinolente sur le haut du crâne – (Toma Roche persuasif) se lève sur le plateau, et prend la parole face au public de spectateurs :

« Mais s’il vous fallait une piste pour explorer dans la bonne direction le monde étrange des tueurs qui hantent nos quartiers, laissez-moi vous dire qu’il se cache certainement derrière mon assassinat, un complot contre notre monde, nos coutumes et notre religion. » Avec humour et recul, le mort vivant, qui a été jeté sans égards au fond d’un puits, espère qu’on retrouvera son cadavre grâce à l’odeur…

Médina Mérika raconte l’histoire d’un rêve américain, depuis la médina, sur fond de printemps arabe à la dérive. Le cadavre est celui d’Ali, passionné de cinéma américain, un jeune réalisateur plein d’avenir. Mais dans la médina où il vit, parangon symbolique de la ville arabe, l’Occident est à la fois l’emblème de la liberté qui fascine et celui de la décadence qu’on méprise. Retrouvé mort au fond d’un puits, la recherche de son assassin devient prétexte à explorer cette société arabe en pleine mutation, lieu de frottements et de frustrations, et son rapport si ambigu à l’Occident. Soit le point de vue franco-algérien d’une tragi-comédie moderne au nom de « Printemps arabes », un rappel de nouvelle policière avec suspens et mobiles.

On entend condamner les faux imams, ces prêcheurs à la barbe longue et à la robe immaculée qui quittent leur campagne natale pour porter la bonne parole dans les grandes villes du nord perverties par le monde occidental et les idées nouvelles… Ainsi parle le Chien : « Si vous pouvez en croire un chien sans parole mais qui jacte, c’était le plus imbécile des « hmars » que cet imam-là. Mais il était doué d’un don extraordinaire pour captiver les foules et les mener comme il l’entendait par le bout du nez. Il avait le verbe hypnotique, le geste magnétique et la poésie pragmatique. » De même, les bars sont condamnés : on y joue aux dés, on y regarde passer les femmes en écoutant de la musique, qui touche les cœurs et pervertit les âmes.

L’homme de théâtre et de musique Abdelwaheb Sefsaf œuvre vaillamment et en dépit des opposants, à la rencontre de l’Orient et de l’Occident. Sur le plateau, un écran trône au centre de la scène dans le lointain, avec les musiciens « world-électro » du groupe ALIGATOR, installés de part et d’autre du décor vidéo qui laisse défiler les paysages urbains de Beyrouth, à l’écoute par exemple, de la chanson Beirut.

Entre l’arabe et le français, entre les accents traditionnels et la résonance électronique, entre chansons swinguées et vrais monologues de théâtre, se crée sur la scène une poésie douce-amère, depuis les plaintes du lyrisme oriental à l’électro contemporain. Amour, haine, refus des inégalités, désir de combattre, anti-héros et désespérance : il reste à résister aux oppresseurs dans l’humour contestataire et la saine distance, l’autocritique, et la lutte contre le fatalisme légendaire.

Nestor Kéa est au « live machine », Georges Baux, multi-instrumentiste, est à l’orgue seventies et aux guitares. Il accompagne la direction musicale avec Abdelwaheb Sefsaf – leader charismatique au chant et à la percussion. À mi-chemin entre le conte et la comédie musicale, Abdelwaheb Sefsaf propose une vision haute en couleurs, tonique et enthousiaste des bouleversements culturels dans les sociétés arabes. Avec pour icône féminine Lila, l’épouse d’Ali, incarnée par Marion Guerrero qui joue, danse et chante avec grâce. Du théâtre musical à l’énergie radieuse pour un idéal de partage.

Véronique Hotte

Maison des Métallos, du 12 au 17 janvier.

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