Un beau ténébreux de Julien Gracq, mise en scène de Matthieu Cruciani

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

UBT2-®JeanLouisFernandez061

Un beau ténébreux de Julien Gracq, mise en scène de Matthieu Cruciani

 Les œuvres de Julien Gracq fraient avec le principe du palimpseste qui superpose des textes divers du XIX é siècle, Poe, Wagner, Balzac, Vigny … Le palimpseste se présente comme une vaste répétition, une reprise, une renaissance recouvrant des textes effacés et transformés qui ressurgissent autrement à chaque roman. Un beau ténébreux (1945), deuxième roman après Au Château d’Argol (1939), accède au rang de palimpseste, ne serait-ce que par la désignation emblématique des noms des personnages. Le narrateur et auteur du journal intime dans le roman, Gérard, anagramme d’Edgar, renvoie à Nerval et à Poe, et Dolores à « Our Lady of Pain » de Swinburne. Le couple mythique de l’intrigue, qui exerce attrait, séduction et fascination, avec Allan le ténébreux et la belle Dolorès, revêt les costumes sombres et un rien gothiques des Amants de Montmorency du poème d’Alfred de Vigny, ces deux jeunes amoureux célèbres qui décident ensemble d’en finir avec la vie.

L’écriture singulière de Gracq travaille sur la fuite du temps, sur les saisons qui passent – entre le blé jaune d’été et les feuilles rougeoyantes d’automne -, des sensations passéistes et mélancoliques de luminosité et de couleurs changeantes.

Dans la mise en scène adaptée du roman par Matthieu Cruciani, la scénographie de Marc Lainé se révèle plutôt judicieuse avec ses dunes de sable jetées sur le plateau et sa lande sèche dont les roseaux se penchent sous le vent, ses tables blanches de fêtes nocturnes tardives, son rideau de scène et son théâtre d’ombre, ses apparitions et ses disparitions, enfin ses rochers simulés près de l’écran de la vidéo de Jean-Antoine Raveyre qui fait se fracasser les vagues bretonnes d’une mer à vent fort et agitée. Sous un dais de lumière, réceptacle céleste privilégié de variations climatiques marines – plage, mer et nuages grondants dans le firmament -, les changements gracquiens d’éclairage et de tonalité dues à Bruno Marsol font rage sur la scène en même temps que dans la mémoire du narrateur et de ses acolytes pour un bonheur tout juste perçu, un sentiment existentiel sombrant aussitôt dans la perte. Le souvenir a des vertus salvatrices dans l’éloge même de l’enfance et de la jeunesse enfuie, une vie insaisissable à peine entrevue et aussitôt passée.

Lors de vacances prolongées, une petite bande d’amis se retrouve en Bretagne, sur la plage de Kérantec, à l’Hôtel des Vagues qui « appareille comme un navire pour la traversée de l’été ». Les jeunes gens sont vifs et enthousiastes, les scènes s’enchaînent dans l’énergie, entrelacées grâce aux interventions du narrateur (Sharif Andoura) qui raconte les faits et les atmosphères tout en jouant avec brio sa partition d’acteur. Pour le metteur en scène, Un beau ténébreux est le roman de celui qui n’a rien à perdre, celui qui « libre de tout… se découvre maître de tout. » Beau parleur, le héros se laisse observer, tentateur et figure du Mal, tel que le jeune homme de Théorème de Pasolini qui sème le trouble alentour. Il s’est gagné des amitiés fanatiques et désintéressées qui dureront la vie entière, détenant le pouvoir de pousser sans effort les idées et les choses au pire, le pouvoir de « détraquer » la vie. Christel, séduite par ce personnage lointain et énigmatique, n’a nulle prise sur lui, et Clara Bonnet dans le rôle joue un peu trop la jeune fille plutôt qu’elle ne l’est tout simplement. Le rôle-titre d’Allan est interprété par Manuel Vallade, mal assuré parfois mais pas toujours, et dont la voix peut dépasser les intentions dans une nervosité et une colère exacerbées. Les rôles sont difficiles, il faut parfois se laisser être sans jouer trop. Pauline Panassenko pour Dolorès et Émilie Capliez pour Irène sont justes et vraies. Il n’est pas facile de donner vie à cette écriture mais le pari est tenu, et la représentation qu’on croyait impossible invite le spectateur à pénétrer et à contempler depuis l’hôtel mythique d’une jeunesse perdue cette « plage noble, mélancolique et glorieuse, les vitres du fond de mer toutes à la fois incendiées par le soleil couchant comme un paquebot qui s’illumine. »

Un rêve devenu théâtre.

 

Véronique Hotte

 

Comédie de Saint-Étienne, du 5 au 9 janvier.

CDN de Haute-Normandie, Rouen, les 2 et 3 février.

Le Dôme Théâtre, scène conventionnée d’Albertville, le 10 février.

Les Ateliers, Lyon, du 10 au 13 mars.

Festival Théâtre en mai, CDN Théâtre Dijon Bourgogne, du 27 au 29 mai.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s