À tort et à raison, de Ronald Harwood, traduction française de Dominique Hollier, mise en scène de Georges Werler

Crédit photo : Laurencine LotPhotoLot ART10

 

À tort et à raison, de Ronald Harwood, traduction française de Dominique Hollier, mise en scène de Georges Werler

 

L’art de Furtwängler évoque le grand répertoire romantique allemand, une prédilection pour Beethoven, Wagner et Richard Srauss. Or, son sens dramatique sert aussi l’œuvre de Mozart en révélant la belle profondeur de Don Giovanni et de La Flûte enchantée. Il est nommé chef à vie de l’Orchestre philarmonique de Berlin de 1922 à 1954, ouvrant le répertoire à la musique contemporaine, créant des œuvres de Schönberg, Hindemith et Prokofiev.

Il défend Hindemith quand Hitler et Göring interdisent les représentations de Mathis le peintre à l’Opéra de Berlin, dont il crée, tirée de l’ouvrage, la symphonie en 1934. En décembre 1934, il se démet de toutes ses fonctions pour protester contre l’antisémitisme et l’immixtion du pouvoir dans le domaine artistique. Après plusieurs mois de négociations, il reprend ses activités à l’Orchestre philarmonique de Berlin dont il reste le directeur musical. Il s’interdit de participer à diverses manifestations de propagande, ce qui lui vaut l’hostilité de Goebbels et une surveillance soupçonneuse de la part de Himmler. Pendant cette période nazie, il aide les musiciens juifs à quitter l’Allemagne. En février 1945, il s’exile en Suisse où il se consacre à la composition. Interdit de direction par les Alliés, il devra attendre le 17 décembre 1946 pour être blanchi de toute accusation d’activités nazies, notamment grâce aux interventions de Yehudi Menuhin et Ernest Ansermet.

Furtwängler a inspiré la démarche artistique de générations futures de chefs d’orchestre, de Daniel Barenboïm à Simon Rattle. Il sait diriger ses musiciens avec un mystère qui n’appartient qu’à lui et un art sûr de la communication – une sécurité d’exécution sous les sonorités moelleuses et généreuses des instruments à cordes.

L’auteur Ronald Harwood, scénariste du film Le Pianiste, place les personnages d’À tort et à raison à Berlin en 1946, à la défaite nazie. Dans cette reprise signée Georges Werler, Michel Bouquet interprète l’énigmatique chef d’orchestre Furtwängler, accusé de compromission avec le régime nazi, ayant accepté de jouer pour l’anniversaire de Hitler, refusant d’abord de céder sa place au jeune Karajan.

C’est le commandant américain, Steve Arnold, interprété par Francis Lombrail, sorte d’inspecteur Colombo sympathique, plus grand mais à la même voix éraillée, personnage brut et fier de son inculture face à ce qu’il considère comme l’arrogance de l’art européen. Celui qui mène ainsi l’interrogatoire avec rudesse est bien décidé à prouver la culpabilité de ce musicien satisfait, élu heureux des arts, sûr de son talent et dévolu à son œuvre. L’accusé reconnaît pourtant que, contrairement à ce qu’il croyait, l’art et la politique restent intimement liés, lui qui plaçait naïvement la musique au dessus de tout. La transcendance musicale – un au-delà, un refuge et un rêve -, profondément humaine et juste, accorde à l’être le sentiment existentiel que s’il est d’abord inscrit politiquement et socialement dans ce monde. Furtwängler aurait-il dû quitter l’Allemagne ? Certainement, reconnaît-il lui-même. Il eût fallu tout quitter pour ne pas soutenir aussi peu soit-il un régime inique, cruel et barbare.

Avec autour de lui, Juliette Carré, Didier Brice, Margaux Van Den Plas et Damien Zanoly, le maître Michel Bouquet soutient l’équivoque du rôle à merveille, perdu dans ses pensées, réfléchi, garant de la musique qui l’habite et du beau sentiment d’humanité.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre Hébertot, à partir du 23 décembre 2015. Tél : 01 43 87 23 23

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