Ce qui nous regarde, conception et mise en scène Myriam Marzouki

Crédit photo : Elise Pinelli

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Entretien :

Myriam Marzouki traite de son prochain spectacle Ce qui nous regarde

 

La metteure en scène Myriam Marzouki inscrit son prochain spectacle Ce qui nous regarde dans la continuité du travail d’exploration des imaginaires contemporains.

Ce nouveau spectacle concerne des thématiques cristallisées sur un objet à la fois polémique et polysémique, le « voile » des femmes dans les sociétés occidentales. La « femme voilée » est pour le regard une image singulièrement visible et sensible qui provoque des affects divers, peur, fascination, rejet, curiosité, incompréhension. Porter le voile en Occident, c’est à la fois montrer qu’on se cache et devenir l’icône d’une religion aniconique puisque l’Islam interdit la fabrication des images.

Tel est le paradoxe que l’historien de l’art Bruno N. Aboudrar explique ainsi : « le voile est un argument visuel dans la lutte mondiale pour le partage du visible ».

Ce qui nous regarde sera créé le 21 mai 2016 au Festival Théâtre en Mai du Centre Dramatique National du Théâtre Dijon-Bourgogne que dirige Benoît Lambert.

 

Comment en êtes-vous venue à la question du port du voile ?

Myriam Marzouki : L’histoire du voile fait débat depuis plus de vingt-cinq ans quand deux collégiennes de Creil décidèrent en 1989 de porter le voile, provoquant polémiques, crispations et agacements collectifs. Je ne suis ni voilée, ni musulmane, ni croyante, mais je me sens néanmoins concernée, en tant que femme de gauche et féministe, de double culture et de double nationalité – française et tunisienne.

Je ne porte pas ma laïcité – mot polémique et dévoyé – comme un étendard ; le théâtre politique que je défends avec la compagnie du Dernier soir ne consiste pas à à rejouer sur scène le débat médiatique de savoir si l’on est pour ou contre le voile. Il consiste plutôt à trouver les axes possibles qui traitent du sujet en évitant la position frontale du débat politique télévisé.

 

Quel est le matériau que vous avez articulé pour faire théâtre ?

M. M. : Je me suis mise à travailler sur des matériaux portant non pas sur la question du voile mais sur la question de l’image. Porter le voile donne une image, quelque chose que l’on voit qui produit une réaction affective. Regarder une femme voilée suscite l’affect : incompréhension, colère ou fascination.

L’angle de questionnement choisi revient non pas à se demander pourquoi les femmes portent le voile, mais comment, nous – société française -, nous regardons cette image de femme voilée.

 

Que voit-on ? Qui voit-on ? Qu’y voit-on ?

M. M. : Quelle que soit l’image qu’on regarde, on regarde toujours avec une mémoire. Sur la question du voile, se conjuguent une histoire longue et une histoire plus récente. L’histoire longue remonte au début des religions monothéistes : le voile a été chrétien et juif avant d’être musulman. Quant à l’histoire récente de la référence à la laïcité, elle pose la question coloniale, de façon particulièrement crispée en France, mais beaucoup plus qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne.

 

Le spectacle travaille donc sur le regard et la perception du voile.

M. M. : le spectacle ne cible pas l’ailleurs : il ne traite pas du voile en Iran ou en Turquie, il ne parle pas des pays où les femmes sont contraintes de porter le voile.

Pourquoi ces femmes françaises portent-elles aujourd’hui une image de l’altérité ? De quelle rencontre s’agit-il ?

 

Comment concevez-vous la mise en scène de Ce qui nous regarde ?

M. M. : Comme un « « théâtre des apparitions », qui traverse des imaginaires associés au voile. Ce qui nous regarde est un voyage, ni logique ni chronologique, qui procède par montage, associations d’images, sauts dans le temps. Les interprètes, trois comédiens et un musicien, incarnent la diversité des regards qui peuvent se poser sur cette image du voile. Il y a dans le spectacle une dimension de théâtre documentaire car la dramaturgie mobilise différentes formes d’archives, mais ces matières documentaires sont mises en scène dans un parcours intime et poétique. Le travail sensible des images scéniques permet de traiter des enjeux politiques du thème en faisant un pas de côté, vers les imaginaires, la mémoire, les sentiments.

 

Que racontent les matériaux de l’ouvrage / du spectacle ?

M. M. : La dramaturgie du spectacle est celle d’une écriture de montage. Des extraits d’œuvres très différentes constituent la trame du récit que nous faisons sur scène, j’ai cherché à réunir des textes qui permettent de faire varier les points de vue, les positions, les époques. Faire entendre la complexité du problème. Non pas donner raison à tout le monde, mais incarner des nuances, des contradictions, des impasses, rendre les questions sensibles. On fait entendre sur scène un extrait de l’Epître aux Corinthiens de Saint-Paul, un texte de Pasolini – La Rage (La Rabbia) – le script d’un film qu’a réalisé Pasolini en 1963, qui évoque le rapport à la norme bourgeoise et la question de l’après-guerre, du colonialisme, des références à la fois datées et qui résonnent fort aujourd’hui. Il y a aussi des matériaux très contemporains : le livre de l’historien Patrick Boucheron et du poète Mathieu Riboulet, Prendre dates, publié après les événements de Charlie Hebdo et qui traduit l’état de confusion, d’inquiétude et de danger de notre société, un livre délicat qui essaie de nommer ce qui nous arrive aujourd’hui collectivement. Nous avons aussi choisi plusieurs extraits du dernier roman de Virginie Despentes, Vernon Subutex, un livre que j’ai lu avec une grande jubilation lorsqu’il est paru en 2015 et je suis très heureuse d’en faire exister trois personnages dans mon spectacle.

 Apportez-vous une part qui vous soit personnelle à l’ensemble ?

M. M. : Grâce à ces différents matériaux, je construis avec les acteurs une narration qui commence par un prologue personnel qui montre des archives familiales.

Par le biais de ces images familiales, je me sens liée, sans être intimement concernée, au débat sur le voile.

 

Le spectacle n’est pas militant, dites-vous, mais défend une position.

M. M. : Pour essayer de comprendre la complexité de l’image de la femme voilée, je me suis inspirée de la pensée de Walter Benjamin pour qui un objet a une aura quand celui-ci déclenche d’autres associations d’images intensément fortes. Le voile déploie aujourd’hui une aura car dès qu’on le regarde plus ou moins consciemment, on est traversé par des imaginaires divers qui se sont sédimentés avec le temps.

 

L’intention du spectacle consiste à déployer les imaginaires.

M. M. : Ce qui nous regarde propose une traversée dans l’imaginaire du voile, tout en essayant de démontrer que cet objet, qui a une histoire, est multiple et beaucoup plus complexe que ce qu’on pourrait croire. Le spectacle procède par glissements et par associations d’images, en croisant la dimension du temps historique. Des matériaux divers participent à la fabrication d’images scéniques inattendues, avec des références iconographiques, les jeux de lumière et une chorégraphie.

Si l’on considère les images de mode, et les femmes du cinéma hollywoodien des années 60, porter le foulard pour Sophia Loren, Audrey Hepburn ou Grace Kelly correspond à un signe d’ultime coquetterie, une allégorie de la féminité. Or certaines femmes musulmanes portent aujourd’hui un foulard constitué de la même quantité de tissus, et pourtant l’objet n’a plus la même signification, ni pour celles qui le portent, ni pour ceux qui regardent ! C’est ce glissement des sens, cette manière dont une image fait signe de ceci ou de cela qui me semble très riche à travailler sur scène, avec les corps, de faire image de manière ambiguë et ouverte, en posant des questions à notre regard.

 

S’il y a un message à transmettre, c’est celui de savoir comment on regarde.

M. M. : En féministe, je prône la tolérance en laissant les femmes se comporter comme bon leur semble.

 

Se comportent-elles comme elles le veulent ou sont-elles manipulées ?

M. M. : La question est de savoir quand quelqu’un donne le signe de son émancipation. Comment celle-ci est-elle visible ? Comment peut-on la prouver ? L’émancipation équivaut-elle à un dévoilement et à un dénuement ? Le débat est passionnant, tel qu’on l’a construit en Occident. Toutes les postures féministes qui consistaient à occuper l’espace public et à raccourcir sa jupe en signe d’une liberté choisie, sont dévoyées aujourd’hui par la récupération libérale et capitaliste de la publicité. Les femmes se sont battues pour montrer d’elles ce qu’elles veulent bien, alors que de manière paradoxale, la nudité contemporaine correspond désormais en grande partie à la promotion de la femme-objet utilisée pour vendre des jus de fruits, des yaourts ou des voitures. Montrer son corps est une posture excessive à travers cette instrumentalisation.

 

« Tout montrer » correspond-il à la liberté, selon l’héritage du féminisme ?       

M. M. : Les normes de monstration et de visibilité des femmes ne s’imposent pas pareillement aux hommes. Et finalement, les jeunes filles qui portent le voile posent aussi la question de cette façon-là. La solution n’est évidemment pas que toutes les femmes se cachent ; mais se montrer est devenu quelque chose d’ambigu car la posture de la visibilité absolue du corps a été récupérée par les magazines féminins, les pubs de porno chic. Peut-on se reconnaître comme femme émancipée dans ces images ?

 

Le spectacle interroge ainsi ces possibles dans une double intention, à travers la question du corps féminin qui ne peut se réduire à l’équation « tout montrer correspond à être libre » et à travers la nécessité de poser calmement en France la question de la tolérance.

M. M. : On va s’employer à un spectacle nuancé qui tente de nommer les choses – images et textes – avec drôlerie et beauté. Les positions sont si crispées qu’on se doit de créer des passerelles entre la pluralité des points de vue et les individus.

 

Propos recueillis par Véronique Hotte

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