Le Tort du soldat de Erri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Éditions Gallimard, collection Folio N°6028, 5,80€

Le Tort du soldat de Erri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Éditions Gallimard, collection Folio 6028, 5,80€

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Deux points de vue se rapprochent, des contacts ébauchés et partagés par deux consciences – l’une masculine, l’autre féminine – sans qu’il y ait rencontre véritable, mais tentative d’approche et subtilité d’un accomplissement complice. D’un côté, un traducteur du yiddish, qui pourrait être l’auteur, travaille à une traduction d’Israël Joshua Singer dans une auberge de montagne, un soir d’été. Il psalmodie doucement, effrayant son voisin de table, un criminel de guerre nazi dans l’esquive calculée de toutes les traques d’après-guerre menées contre lui et ses semblables – ce dernier est accompagné de sa fille. Deux courts récits pour la profondeur d’un même examen de conscience composent Le Tort du soldat de Erri de Luca, celui du traducteur d’une part, qui révèle son engouement pour le yiddish, et celui de la fille du criminel de guerre d’autre part, qui s’interroge secrètement sur l’absence de remords chez un père dont le seul tort reconnu est d’avoir perdu la guerre.

Pour le traducteur, le yiddish ressemble à son napolitain, deux langues de grande foule dans des espaces étroits et expertes en misères, émigrations et théâtres. Le yiddish a été pour le narrateur un entêtement et une colère, une langue qu’il a voulu apprendre à son retour des commémorations du cinquantenaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie : avril 1943, avril 1993. À l’âge de 43 ans, il prend un congé et laisse le chantier où il travaillait pour aller à Varsovie : « Je suis entré à Auschwitz, et à Birkenau, le plus vaste centre d’extermination…Je me suis assis sur un des bancs de bois…J’ai fermé les yeux, je me suis endormi une minute, car je ne sais pas prier. » C’est pour le visiteur un des lieux du XX è siècle où l’irréparable avait été immense : « Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier-toilette. » Le narrateur a traduit du yiddish Le Chant du peuple juif assassiné de Yitskhok Katzenelson, des vers qui représentent le sommet littéraire sur la destruction des Juifs d’Europe. Les insurgés du ghetto de Varsovie tentaient de sauver les poètes, les écrivains, et Katzenelson put sortir avec de faux papiers, mais il fut de nouveau arrêté et interné au camp de Vittel – nom célèbre en France pour son eau en bouteille -, où le prisonnier mit aussi ses vers en bouteilles qu’il cacha dans la terre. Après la guerre, une femme, ancienne prisonnière du camp, creuse et récupère les vers mis en bouteilles : « Il arrive aux livres d’avoir des vies torturées, en captivité, en clandestinité. »

Le traducteur est par ailleurs amateur de randonnées et d’escalades. La peau de la pierre change pour le physionomiste des montagnes, selon le vent et la température. Escalader, pour l’amoureux des mots, est le plus lent déplacement du corps humain : « Le poids sur chaque prise est une syllabe pensée, en gagnant des centimètres…Les mains ouvrent le chemin, goûtent la tenue de la prise, appellent le corps à le suivre. » Les mains n’ont encore besoin que du toucher, le système de communication du corps le plus diffus. Et de basculer dès lors dans le second récit où la narratrice, cette fois-ci, se souvient du jeune maître-nageur sourd-muet qui lui apprenait à faire la planche en vacances à Ischia quand elle était enfant. L’art du toucher fut ainsi offert innocemment à son expérience et à son initiation féminine. Et l’homme qu’elle voit assis à son côté – le narrateur – ressemble à s’y tromper à ce chevalier servant de son enfance. Soit l’opposé même de son père qui prétendait résoudre l’enquête sur l’échec du nazisme avec la kabbale hébraïque : « Il n’admettait pas la simple défaite militaire. Des forces s’étaient mobilisées en profondeur qui avaient inversé les destinées. » Ce père se retranchait dans son histoire maudite, sachant que sa fille ne le suivrait pas jusque-là. Et c’est un autre sens, l’ouïe, qui a déstabilisé l’ancien soldat, croyant reconnaître dans le yiddish chuchoté de son voisin de table, un chasseur de bourreaux : « La voix humaine laisse dans l’ouïe des traces plus précises que les empreintes digitales. » Le silence restitue le secret à l’être. Or, la fille aime la vie et rend à l’inconnu un mélange tardif de désir et de grâce, se souvenant du sourire du garçon sourd-muet resurgi du passé. La profondeur existentielle se cache aussi à la surface des choses, selon Hoffmannsthal. Un ouvrage à la fois méditatif et sensuel sur les instants de vie.

Véronique Hotte

Le Tort du soldat de Erri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Éditions Gallimard, collection Folio 6028, 5,80€

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