Le Méridien, un projet de et avec Nicolas Bouchaud, d’après Le Méridien de Paul Celan, mise en scène Éric Didry – Festival d’Automne à Paris

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Le Méridien © Jean-Louis Fernandez 031

Le Méridien, un projet de et avec Nicolas Bouchaud, d’après Le Méridien de Paul Celan, mise en scène Éric Didry – Festival d’Automne à Paris

 

Paul Celan écrit Le Méridien, Discours prononcé à l’occasion de la remise du Prix Georg Büchner à Darmstadt, le 22 octobre 1960, soit la « contre-parole » d’un poète qui s’exprime en allemand – la langue de sa mère comme celle des bourreaux nazis. À travers le théâtre de Büchner – La Mort de Danton, Woyzeck, Léonce et Léna, Lenz -, Celan livre sa perception de l’art et de l’acte poétique, prenant appui sur la tirade de Camille Desmoulins à propos de l’art dans La Mort de Danton. La mise en scène élémentaire et raffinée du Méridien par Éric Didry, avec le comédien Nicolas Bouchaud à l’engagement sincère et entier, se donne sur la scène comme une performance poétique, la mise en marche lumineuse d’une poésie existentielle, d’un pas de côté singulier et de dégagement souhaité sur le chemin même de l’art. La poésie n’advient que lorsque l’art se renverse, coupant le souffle et l’inversant ; celui-ci renaît autrement, quand celui qui marche sur la tête – le poète – « a le ciel en abîme sous lui. » Nicolas Bouchaud arpente le plateau de théâtre, un tableau d’école renversé à ses pieds, tel l’abîme céleste : il évoque la charrette sur la place terrestre de la Révolution, aujourd’hui place de la Concorde, avec à son bord, Danton, Desmoulins et les autres. L’acteur dessine à la craie les marches de la guillotine empruntées par les révolutionnaires, ce 5 avril 1794. Et Lucile, l’épouse de Camille, au spectacle des exécutions achevées, s’écrie : « Vive le Roi ! » L’invective n’est pas un hommage rendu à la Monarchie mais à « une majesté du présent, témoignant de la présence de l’humain, la majesté de l’absurde ». La poésie incarne « la vie du presque rien », les « tressaillements », les « allusions », la « mimique très fine qu’on remarque à peine », soit le naturel de la créature, l’évidence de l’expérience vécue.

Le sentiment du vivant est l’unique critère en matière d’art qu’il faut savoir élargir, le naturalisme marquant les racines sociales et politiques de l’œuvre même de Büchner. Le poète en général, parle au nom d’un Autre ou d’un tout Autre – se refusant désormais à le nommer Étranger – gardant le cap sur lui, d’abord accessible, vacant, et tourné vers le poème, en même temps que le poème conserve paradoxalement et nécessairement une forte propension à se taire, entre le déjà-plus et le toujours-encore d’une conscience claire et autorisée par le pouvoir de la langue. Le poème n’oublie pas non plus qu’il parle selon l’angle de la pente de son existence, de sa condition de créature. Le poème est présent et présence d’un seul, tourné vers l’autre, un dialogue désespéré : « Le poème se tient dans le secret de la rencontre. » Walter Benjamin dans son essai sur Kafka cite le mot de Malebranche : « L’attention est la prière naturelle de l’âme. » Entre le Je et le Tu, se tient le présent du poème qui laisse parler le temps, ce que l’Autre a de plus personnel. Et la poésie est bien « cette parole qui recueille l’infini là où n’arrivent que du mortel et du pour rien », les petits signes imperceptibles du vivant qui font mur contre la barbarie.

Un spectacle en forme de questionnement et de démonstration vive – admirable.

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-Point, du 25 novembre au 27 décembre à 20H30. Tél : 01 44 95 98 21

 

 

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