Indétectable de Jean-Noël Pancrazi, Éditions Gallimard, Collection Folio N°6035, 144 p. 6,40 € (première parution en 2014)

Indétectable de Jean-Noël Pancrazi, Éditions Gallimard, Collection Folio N°6035, 144 p. 6,40 € (première parution en 2014)

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Mady avait récupéré un appareil photo Canon trouvé par un ami qui nettoyait de nuit l’intérieur des trains à la Gare de l’Est. Il comptait le revendre à quelqu’un qui tenait une boutique à Ménilmontant, à moins qu’on ne le lui ait volé au foyer : « il n’y avait pas de pitié au foyer ; et puis il y avait tous ceux qui ne l’aimaient pas parce qu’il ne parlait pas, ne racontait jamais ce qui lui était arrivé. Ce qu’il en aurait tiré, il l‘aurait donné à Ousmane », un ancien, et taiseux comme lui, pour payer ses factures. Après sa garde à vue au commissariat de Montrouge, Mady avait fait appeler le narrateur, le vieux Toubab de la Place de la Nation qui l’avait accueilli un temps : « Il avait apporté le grand sac noir, très lourd, plein de tous ses vêtements, avec aussi les gris-gris, les ceintures sacrées, pour me protéger, pour que je ne perde pas courage dans ce que je vivais, dans ce que j’écrivais… » Le sac était placé dans le hall d’entrée, comme s’il était prêt à repartir, si jamais la fameuse Mariama, la mère de son enfant, le rappelait auprès d’elle. Un sac fermé qui a longtemps intrigué l’hébergeur : contenait-il de la drogue, des substances illicites, des liasses de billets ? Rien de tout cela. Or, Mady ne pourrait plus compter sur son air d’innocence devant le juge qui lui demanderait pourquoi ne retournait-il pas au pays au lieu rester en France, avec toutes les difficultés liées à une installation approximative : « Il était fiché maintenant, quand on téléphonait à la préfecture, à cause des scènes, à cause des coups, à cause de l’amour. » Il paraissait si peu agressif dans son costume prêté qu’on l’oubliait facilement au foyer : on pensait même qu’il dormait sur son lit, épuisé par leur soirée à tous à Pigalle ; on ne s’était aperçu que son cœur s’était arrêté de battre qu’au moment où on était venu le chercher pour assister comme d’habitude à la réunion du dimanche après-midi. L’écrivain narrateur raconte qu’il lui aurait dit jusqu’au bout : « on est ensemble », « c’est ce qu’ils disaient, de loin, dans le canot, au moment où ça tanguait très fort, où ils étaient perdus dans le noir et les vagues, au large de la Mauritanie… » Le narrateur ne peut s’empêcher non plus d’évoquer cette possibilité de prendre le relais avec d’autres pour héberger Mady, ne serait-ce qu’une nuit ou une journée, mais ces autres en auraient vu leur confort mis à mal, malgré toutes leurs prises de position grandiloquentes et leurs beaux discours lénifiants : « ceux qui faisaient profession de tiers-mondisme, participaient volontiers aux manifestations pour les sans-papiers et, dans les brasseries de la place de la République, où ils dînaient ensuite, pleuraient sur les déplacés, tous les noyés, se grisaient de bienfaisance à distance… » Ceux-là même qui n’auraient pour rien au monde ouvert leur maison. Mady est venu d’Afrique, il y a dix ans, comme si c’était hier, sans avoir progressé dans l’acquisition de signes d’intégration sociale dont les fameux papiers, malgré les petits boulots irréguliers et improbables. D’abri en abri, de refuge en refuge, de l’appartement du narrateur au foyer, en compagnie de ses camarades non loin du Père-Lachaise, il ne cesse d’aller sans jamais se poser.

Les aléas de la vie fragile et des espérances bâclées et gâchées des clandestins.

 

Véronique Hotte

 

Indétectable de Jean-Noël Pancrazi, Éditions Gallimard, Collection Folio N°6035, 144 p. 6,40 €

 

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