Farben de Mathieu Bertholet, mise en scène de Véronique Bellegarde

Crédit Photo : Philippe Delacroix

Farben2@Philippe Delacroix

Farben de Mathieu Bertholet, mise en scène de Véronique Bellegarde

 

La question de la responsabilité scientifique ne se traite pas à la légère : la pièce biographique et historique de Farben de Mathieu Bertholet se penche sur la première femme chimiste allemande et juive qui a épousé un autre chimiste juif en 1907.

Déclassé socialement du fait de sa judéité, le couple n’a pu travailler en commun. Et c’est l’homme égoïste qui a finalement réussi à s’élever, confinant son égale scientifique à la garde de leur enfant et à la tenue domestique de leur foyer.

Véronique Bellegarde fait entendre, dans le bouillonnement et le scintillement de sa mise en scène, l’ironie douloureuse d’une question significative : Comment un homme qui ne respecte pas sa femme – les femmes – respecterait-il la nature ?

Le destin de Clara Immerwahr exerce une fascination réelle puisque l’épouse du chimiste Fritz Haber a donné sa vie pour défendre ses idées : l’engagement sans concession ni réserve pour le seul bien et la sauvegarde unique de l’humanité. En 1916, contredite par les positions de son mari, elle se suicide dans son jardin, lors d’une soirée entre scientifiques et officiers qui fêtent le succès de l’institut de Fritz, responsable de la première attaque au gaz de l’Histoire dans les tranchées d’Ypres. Le chimiste, avide de pouvoir et de reconnaissance complaisante face à l‘armée allemande, patriotique à l’excès, recherche l’arme absolue et invente le gaz de combat. Clara s’oppose à ce que la chimie et la science servent les guerres.

La construction dramatique relève du cinéma, flashes, éclairs, retours en arrière, images et refrains, un courant qui file à travers une centaine de scènes et que la metteuse en scène Véronique Bellegarde rattrape dans une belle efficacité théâtrale. Le spectateur suit de-ci delà le courant lumineux d’un regard signifiant sur l’Histoire. Des écrans vidéo plus ou moins grands déclinent d’un côté, les dates de 1899 à 1916 avec les quatre couleurs symboliques des gaz– Farben en allemand – afférentes aux quatre actes du drame, et de l’autre, circulent dans un silence éloquent, les brumes et les images d’explosions de poudres guerrières et de tranchées boueuses et morbides. Un lustre, mobile en porte-manteaux précaires ; des installations plastiques jouant de la physique et de la chimie de laboratoire ; fioles enfantines de magicien ou de sorcier, les objets singuliers de ce théâtre sont inventifs, jouant d’une dangerosité implicite. Lumières, ombres, un soldat survivant et témoin – Laurent Joly – apparaît de temps à autre et décrit l’ampleur des dégâts des gaz, vérifiés dans les poumons des soldats. Au centre du plateau, un carré de pelouse verte – trace de vie éblouissante – où meurt celle qui combat pour ses idées. Au milieu de cette installation à l’esthétisme soigné – intensité rythmique des changements scéniques -, la distribution est particulièrement heureuse. Olivier Balazuc en chercheur obstiné et vaniteux est excellent, mouvements rapides, lancers de paroles pressées, tics et obsessions de chercheur ; de même Odja Llorca enchante son public dans la sérénité de sa posture réfléchie et intègre : tous deux vont et viennent à leur table, lui à son bureau et elle, à ses fourneaux. François Clavier en officier porte beau la majesté et la raideur de l’uniforme allemand. Sylvie Milhaud dégage l’ironie mordante et facétieuse de sa position de femme provocante, à l’enchantement aléatoire et vif, mi-figue mi-raisin. Quant à Hélène Delavault, elle chante avec tout un art personnel achevé, Schoenberg, Strauss, Tucholsky, Kollo, et fait rire à tout coup quand elle s’essaie à L’Assassin de la tante de Wedekind.

Un jeu scénique brûlant : fulgurances de vie et anéantissements par destruction.

Véronique Hotte

Théâtre de La Tempête, du 13 novembre au 13 décembre.

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