Un Fils de notre temps, d’après le roman de Ödön von Horvath, mise en scène, lumière et scénographie de Jean Bellorini

Crédit photo : Pierre Dolzani

UN FILS - 017

Un Fils de notre temps, d’après le roman de Ödön von Horvath, traduction Rémy Lambrechts, mise en scène, lumière et scénographie de Jean Bellorini

 

Ödön von Horvath (1901-1938), auteur dramatique d’origine austro-hongroise, écrit en une quinzaine d’années dix-huit pièces dans un allemand à coloration dialectale, une véritable chronique dramatique de ces temps sombres de crise où rampe le fascisme. Ses pièces dites « populaires » s’attachent à la critique sociale, entre réalisme et ironie, comédie et tragédie, loin des complaisants petits arrangements.

Inlassablement, le dramaturge dénonce la dégradation imposée par les nazis aux couches les plus fragiles de la société allemande, contraintes à un faux repli pour survivre. Au départ, le héros rêvait d’être typographe, mais le chômage – la catastrophe économico-sociale – l’a rattrapé, et le jeune homme est devenu soldat. Il croit échapper ainsi à la misère, s’engageant dans l’armée pour que le monde soit plus juste, sous la domination de son propre pays. Le statut même de soldat lui plaît : « Le matin, quand la gelée blanche couvre les prés, ou le soir, quand le brouillard débouche des bois, quand le blé ondoie et que la faux étincelle, qu’il pleuve, qu’il neige ou que le soleil rie, jour et nuit – je suis toujours heureux d’être dans les rangs.
Ma vie a soudain retrouvé un sens ! Je désespérais de savoir ce que je pourrais faire de ma jeune existence. Le monde était tellement vide de perspective et l’avenir si mort.» L’homme perdu a en même temps trouvé un père valeureux en la personne du capitaine, remplaçant son vrai père clopinant en garçon de café ; il a également trouvé une place dans la société, une identité, une dignité. Pourtant, chemin faisant, les épreuves de la guerre poussent le jeune homme à penser que Dieu n’existe plus, car celui-ci accepte tout sans s’opposer à rien. Son capitaine, qu’il a voulu sauver – acte de courage qui a fait perdre un bras au soldat -, ne croit plus ni en l’armée ni à la guerre. Où se réfugier ? Chez la jolie caissière du château hanté de la fête foraine de jadis – sa « ligne » de perspective, symbole d’innocence et de pureté – qu’il a d’ailleurs à peine connue ? Or, elle-même s’est égarée. Le personnage troublé ne peut plus s’appuyer sur quoi que ce soit, incapable de prévoir les catastrophes à venir : « Je ne sais pas encore ce qui va se passer maintenant.
Je sais seulement qu’on ne récolte rien de bon à être bon », dit-il. Le soldat, démobilisé à cause de sa blessure au bras, revient à la vie civile par obligation. Il est « un fils de notre temps » qui croyait sauver son avenir dans une indifférence au sort des autres. Esseulé, il ne peut que méditer sur la fatalité d’un destin tout tracé.

Dans la mise en scène de Jean Bellorini, quatre acteurs malicieux mais sérieux, accompagnés de leur instrument de musique – Clément Durand au clavier, Gérôme Ferchaud à la guitare, Antoine Raffalli au violon et Matthieu Tune à la trompette – prennent en charge la voix posée et analytique du narrateur, à la fois individuelle et collective. Cette parole sociale « universelle » est portée potentiellement par tout un peuple. Les comédiens investissent l’espace librement, entre ombre et lumière, élevant dans l’air une parole claire et inquiète, proposant au public de les suivre sur les sentiers labyrinthiques d’une pensée dialectique qui s’arrête, fait retour sur soi, puis reprend sa course. Le tableau de ces drôles de temps ressemble étrangement aux nôtres. Pour éluder la noirceur de constats si amers, l’hiver n’en finit pas de faire tomber ses flocons de neige dans le vent d’hiver d’où l’on n’entrevoit nulle lumière printanière. La mise en scène prophétique visualise les pièges où ne pas tomber.

Véronique Hotte

TGP – Théâtre Gérard Philipe – CDN Saint-Denis, du 25 novembre au 11 décembre. Tél : 01 48 13 70 00

 

 

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