Nobody d’après les textes de Falk Richter, mise en scène de Cyril Teste

Crédit photo : Simon Gosselin

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Nobody, d’après les textes de Falk Richter, théâtre et performance filmique, mise en scène de Cyril Teste

 

Nobody est un spectacle de notre temps, une performance filmique, un spectacle à vue et en temps réel, immergé dans un dispositif cinématographique où le spectateur, récepteur de la création, est invité comme complice voyeuriste malgré lui. Le public assiste à la fois à la projection du film et à sa fabrication. Les textes politiques de Falk Richter – des fragments de Sous la glace, Electronic City, Le Système et Ivresse – composent un matériau documentaire propice à la mise en relief d’un monde professionnel devenu fiction. Une donnée ressassée et bien connue qui n’invente plus rien aujourd’hui tant les plaintes sont « actées », et à laquelle on n’oppose, en dépit de tout, aucune alternative : les modes de vie mènent progressivement à la dépossession de soi et le cadre d’entreprise « pris par ses responsabilités » est réduit à l’état de marionnette manipulée par des forces économiques et médiatiques qui le dépassent.

Avec Nobody, le metteur en scène Cyril Teste et sa compagnie MxM élaborent un scénario entre théâtre et cinéma sur les dérives managériales et la déshumanisation au travail. Le héros de l’intrigue, Jean Personne, perd pied peu à peu avec lui-même et les autres, épouse séparée, maîtresse aléatoire et collègues plus ou moins proches. Personne – un Ulysse inventé pour un autre temps et jamais advenu par manque de malice – est consultant aux mille tours en restructuration d’entreprise : une caricature de jeune loup des « Open Spaces » qui défilent à longueur de journée sur nos écrans, selon des spots ou clips publicitaires en vogue au cinéma et à la télévision, donnant à voir les milieux de la banque et de la finance qui font rêver – est-il possible -, à cause du fantasme de l’argent qui entre en jeu dans ces territoires magiques où les biens coulent à flots.

Le héros est soumis aux lois du benchmarking – ce qui est à la fois, comparer, étalonner, mesurer ou plus synthétiquement, évaluer dans une optique concurrentielle pour s’améliorer – : lui et ses collègues se notent et s’évincent les uns les autres. Héros cynique d’un jeu dont il n’a pas le contrôle, à la fois acteur de l’éviction des autres et de sa propre déchéance. Le spectacle consiste à mettre en œuvre et en perspective cette victime d’une maladie de civilisation, le syndrome d’épuisement professionnel ou burn-out.

Le plateau est une vitrine, un espace libre derrière une paroi transparente dans lequel on voit des boxes et des compartiments, des couloirs, l’espace de la photocopieuse, des salons privés à l’arrière, un va-et-vient naturel de cadres qui vaquent à leurs affaires. La population nombreuse officie dans un espace à la fois vaste et étroit. Pour le spectateur, s’offre un jeu de perspectives à travers lequel il traque chacun des personnages – en solo, duo, ou plus –, poursuivi par la caméra qui laisse découvrir, sur l’écran installé dans les hauteurs, un visage ou le haut d’un corps en plan rapproché, tandis que le même spectateur, abaissant le regard, saisit d’un regard l’ensemble de la fresque et du personnel d’entreprise dans des dimensions physiquement plus éloignées. Des tensions relationnelles et interactives sont perceptibles : savoir ce que l’autre pense de soi, son collègue ou son supérieur hiérarchique. La femme qui officie aux évaluations personnelles demande à chacun s’il est satisfait de lui ou même heureux, l’une assise du côté d’un petit bureau et la personne évaluée de l’autre, dans une proximité physique inversement proportionnelle à toute attention intérieure et morale. La directrice traque ses victimes, arpente l’espace et ses couloirs étroits : elle harcèle untel ou une telle, révélant à la volée ses griefs qui dévalorisent le sujet en question, une dégradation qui griffe l’intimité face aux autres, mêlant vie privée et vie professionnelle.

Narration, prises de paroles, silences, déplacements libres et fluides en apparence, jolies tenues citadines féminines et masculines de jeunes gens qui ont « réussi », l’oppression existentielle dénoncée n’en est que plus forte. Or, le tableau est formellement un peu trop beau – un état des lieux restitué sans hargne ni colère -, ce qui nuit au sens et à la capacité de subversion dont l’œuvre de Richter est porteuse.

Véronique Hotte

Le Monfort à Paris, du 3 au 21 novembre

Théâtre du Nord-CDN de Lille / 
Exposition Panorama 17, du 28 novembre au 5 décembre

Le Centquatre-Paris / Festival Temps 
d’Images, du 8 au 13 décembre

Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy (74), les 16 et 17 décembre

Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, Scène 
Nationale (78), le 5 janvier

Théâtre les Salins, Scène Nationale de Martigues 
(13) , le 22 janvier

Le Canal, Théâtre Intercommunal du Pays de 
Redon (35), le 28 janvier

TAP, Scène Nationale de Poitiers (86), les 3-4 février

 

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