Requiem d’Anna Akhmatova par le traducteur André Markowicz et la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton

Crédit Photo : D.R.

S. Wieder-Atherton & A. Markowicz ©D.R

Requiem d’Anna Akhmatova par le traducteur André Markowicz et la violoncelliste de Sonia Wieder-Atherton

 

André Markowicz dit avec cœur et simplicité un sommet de la poésie russe, Requiem d’Anna Akhmatova, traduisant du russe et à la volée cette suite de poèmes sur la terreur stalinienne, écrits par l’auteure surveillée. Afin qu’il n’y ait pas de manuscrits en circulation, ces poèmes sont appris par cœur en secret, par sept femmes qui sont des amies, sans que ces récitantes ne sachent elles-mêmes combien elles sont.

Aujourd’hui, après les attentats à Paris, résonne étrangement ce Requiem d’Anna Akhmatova, mis en voix et en musique par la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton qui interprète la 3e suite pour violoncelle seul opus 87 de Benjamin Britten, et le traducteur André Markowicz, grand connaisseur, entre autres, de la littérature russe.

Les poèmes s’échelonnent de 1930 à 1960 ; Requiem, paru en langue russe, en 1963 à Munich, porte cet avertissement : « Cette suite de poèmes nous est parvenue de Russie et nous la publions à l’insu de l’Auteur et sans son consentement. »

Anna Andriéevna Gorenko, née en1889, près d’Odessa sur la Mer noire, a choisi pour pseudonyme le nom de sa grand-mère tartare Akhmatova. Après une jeunesse raffinée et protégée à Tsarkoïé Sélo près de la Baltique, elle publie ses premiers poèmes lyriques et nostalgiques, d’inspiration pouchkinienne, qui ont trait à l’âme féminine, l’amour, la nature, la mélancolie d’un bonheur impossible. Mais la terrible réalité s’impose à la jeune femme qui écrit, l’été 1914, quand l’Allemagne déclare la guerre à la Russie : « En une heure de temps, nous avons vieilli de cent ans. »      Paul Valet qui traduit Requiem pour les Éditions de Minuit en 1966, écrit que cette réalité sombre marquera à jamais Akhmatova, destinée à porter la souffrance de son peuple. Dès la Révolution d’octobre, elle ne quittera plus cette « conscience terrible », héritée de l’intelligentsia russe éclairée du XIX é siècle. Un premier mari fusillé en 1921 pour activités antisoviétiques, et son fils unique arrêté en 1938 – il sera libéré en 1956 – en pleine période « Iéjovchtchina », avec ses déportations et épurations. Au-delà du cauchemar de sa vie privée – femme et mère -, Akhmatova appartient à son peuple martyr « de cent millions d’âmes » dont elle exprime la détresse. Elle choisit de rester à l’écoute de ses concitoyens qui, selon elle, pour leur malheur, étaient là où ils étaient et, quand une femme, tandis qu’elles font la queue devant la prison, apprenant qu’elle écrit, lui demande si elle pourrait décrire l’angoisse de cette attente douloureuse, Akhmatova acquiesce et décrit ainsi la femme si triste et malheureuse : « Alors une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage. » C’est que la poétesse « a appris comment s’effondrent les visages, sous les paupières, comment émerge l’angoisse, et la douleur se grave sur les tablettes des joues semblables aux pages rugueuses des signes cunéiformes ». Elle-même attend sous « Les Croix » – la prison de Leningrad -, une attente longue, rangée à la trois centième place, larmes aux yeux, colis à la main. Aurait-elle cru à un tel destin, elle qui fut une jeune fille si choyée et dont la beauté était courtisée. Elle entend les fourgons de la police politique qui n’en finissent pas de sillonner la ville. La mission compassionnelle et pleine d’humanité d’Akhmatova est telle que sa bouche, « par laquelle crie un peuple de cent millions d’âmes », n’aurait jamais pu être bâillonnée, fidèle au souvenir des ces vies innocentes tuées par la tyrannie.

Un moment poétique et musical qui transcende la douleur des disparus et des morts.

 

Véronique Hotte

 

Maison de la poésie – Carreau du temple, le 16 novembre.

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