Récits des événements futurs, mise en scène de Adrien Béal, scénographie Kim Lan Nguyen Thi

Crédit Photo : Kim Lan Nguyen Thi

Récits des évènements futurs (c) Kim Lan Nguyen Thi (1)

Récits des événements futurs, mise en scène de Adrien Béal, scénographie Kim Lan Nguyen Thi

 

La catastrophe – poétique ou théâtrale – s’annonce comme le dernier et principal événement, en général funeste, d’un poème ou d’une tragédie ; son dénouement. Les catastrophes sont dites « naturelles », quand la nature, plus forte que les hommes, dispose de la planète et des chaos qu’elle engendre – les tempêtes, les cyclones, les incendies, les éruptions, les inondations, les tremblements de terre, les glissements de terrain, les tsunami. Or, les malheurs effroyables et brutaux sont divers, ils prennent la forme de drames, de désastres personnels, ou plus collectivement, de sinistres ou accidents causant de nombreux morts, telles les catastrophes ferroviaires ou aériennes, comme notre modernité en fait régulièrement l’expérience, et peut-être plus encore aujourd’hui, quand les catastrophes ont la possibilité d’être sciemment provoquées, par exemple, à travers la menace nucléaire, la bombe atomique déjà inventée au siècle dernier, et les terrorismes strictement contemporains. Pour le metteur en scène Adrien Béal, l’invention de l’arme atomique, arme absolue, et les préoccupations écologiques actuelles dessinent une réalité nouvelle, celle selon laquelle l’humanité peut sa propre fin, la préparant aveuglément, en refusant de le savoir. Se pose ainsi, dans l’urgence, la question de la responsabilité. Le metteur en scène prend appui sur l’œuvre de Günther Anders (1902-1992), penseur et essayiste autrichien qui a réfléchi sur les conséquences humaines de l’armement atomique, la manipulation de l’information et les dégâts de la consommation de masse. Le philosophe a correspondu avec un patient de résidence psychiatrique – pas n’importe lequel -, Claude Eatherly, le pilote de l’American Air Force qui a effectué le vol de reconnaissance, juste avant le largage d’Enola Gay, le 6 août 1945. Conséquences désastreuses de la mission imposée arbitrairement par la hiérarchie militaire : 220 000 japonais morts, un chiffre inimaginable et irreprésentable pour le cerveau humain. Peut-on prendre conscience des conséquences de sa propre irresponsabilité engagée, dont s’accuse le pilote ?

L’homme est un artisan dépassé par ses propres productions qu’il ne contrôle plus. À partir d’improvisations et d’un canevas préalable, se tisse la création collective d’Adrien Béal, Récits des événements futurs, dont les acteurs sont tout bonnement rayonnants, entièrement dévolus au personnage humble et quotidien qu’ils incarnent, alternativement et successivement, passant d’un rôle à l’autre, dans la modestie d’une intimité directement touchée par les menaces extérieures environnantes.     Les figures choisies dessinent dans le détail les émotions envahissantes, les peurs et les craintes oppressantes de tout citoyen, plus ou moins clairvoyant face au monde. L’un consulte un voyant, et s’effraie à l’idée prophétisée que son enfant puisse s’éteindre ; son épouse se défend de l’inanité de tels oracles. Une autre femme est atterrée par la solitude et l’égarement d’une voisine de l’appartement d’en face, imposant à son fils, lors de son petit-déjeuner, la dictature des mêmes effrois et tremblements que l’on se doit de partager. Le fameux pilote, « héros » malgré lui, congédie son frère et sa sœur venus le visiter, en rupture idéologique répétitive avec eux. Un autre encore choisit de disparaître quand il réalise sa présence récurrente sur des photos de catastrophes… Intuitions privées, imaginaires débridés, superstitions personnelles, images télévisuelles collectives de reportages catastrophiques décousus, la réalité et la fiction s’entrechoquent, et les désastres apparaissent comme ressassés, banals et toujours situés le plus loin de soi. La scénographie subtile de Kim Lan Nguyen Thi dégage un plateau standard en forme d’angle aigu que ponctue une porte d’où l’on entre et sort – une manière de salle d’attente de Pôle Emploi – un Purgatoire – dans laquelle les visiteurs, les demandeurs d’existence ou de paradis restent assis sur des bancs surélevés d’où ils ne peuvent toucher terre de leurs pieds, comme s’ils étaient en élévation dans une cabine aérienne de laquelle ils contempleraient le défilement des nuages dans le ciel, à travers un large hublot. En méditation sur le sentiment d’une menace écologique.

Ils sont assis, se lèvent, regagnent sagement leur place après avoir joué leur scène, puis debout ou assis sur une chaise près d’une petite table, livrant leur part humaine.

Les détails de la fresque sont émouvants, tant les prestations des acteurs – Benoît Carré, Bénédicte Cerutti, Charlotte Corman, Lionel Gonzalez, Zoumana Méïté – sont justes et entières, libérées de toute entrave formelle inutile : on en redemanderait.

Véronique Hotte

L’Échangeur à Bagnolet, du 30 octobre au 7 novembre. Tél : 01 43 62 71 20

Théâtre du Garde-Chasse, Le 21 novembre

Tandem Douai-Arras, les 24 et 25 novembre

Théâtre de Vanves, les 27 et 28/ novembre

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