La Fameuse Tragédie du Riche Juif de Malte, de Christopher Marlowe, traduction de Henri-Alexis Baatsch (L’Avant-scène Théâtre) mise en scène de Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis

La Fameuse Tragédie du Riche Juif de Malte, de Christopher Marlowe, traduction de Henri-Alexis Baatsch (L’Avant-scène Théâtre) mise en scène de Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis

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De la scène élisabéthaine à la scène contemporaine, la vision du Juif – via la pièce de Marlowe (1589) – surfe entre la diabolisation médiévale et la réhabilitation.

Les navires de Barabas rentrent d’Égypte chargés d’or et de perles, d’épices, et de soieries de Perse, un bonheur pour leur propriétaire âpre au gain. Or, celui-ci s’en voit dessaisi par le gouverneur chrétien, afin de payer dix années de tribut dues aux Turcs en échange de la paix. Humiliation et peine symbolique maximales pour le Juif.

Les clichés populaires font de ce marchand du négoce et de la finance un traître impie, le reflet des préjugés des autres communautés dont les chrétiens, auxquels le Juif renvoie à son tour l’image dégradante de « mangeurs de porcs ».

L’île de Malte représente un carrefour stratégique – commercial et politique -, un point de rencontre entre Chrétienté et Empire ottoman, avec ses divergences d’intérêt.

Chrétiens, juif et Turcs s’adonnent au jeu des alliances et des renversements, à l’intérieur d’un monde définitivement éclaté. Ces failles géopolitiques extérieures traduisent des déchirements intérieurs, ce dont se saisit le théâtre de Marlowe qui dissocie l’apparence et la réalité, l’acte et la parole chez le protagoniste et les autres. Sur la scène, les figures portent un masque et jouent la comédie, du mensonge aux jeux hypocrites. Barabas se jette à terre devant des marchands moins fortunés pour signifier la douleur de la spoliation, mais il se relève dès qu’ils s’en vont, et l’histrion facétieux déclare au public complice: « Voyez la bêtise de ces esprits serviles ».

Au fil des événements, Barabas est à la fois acteur et metteur en scène de sa vie, un « auteur jubilatoire de nombreux scénarios» (Yves Peyré). Or, il se laisse pourtant embarquer dans des tractations qu’il ne maîtrise plus, entre les moines rivaux, Giacomo (Antoine Joly) et Bernardin (Yannick Morzelle), la courtisane Bellamira (Zelda Perez) et le gouverneur chrétien Fernèze (Jean-Claude Jay).

Ambitions, convoitises, les hommes joueurs et joués ne sont plus que des instruments pour accéder à leurs projets strictement personnels. Les valeurs humaines sont perverties par la marchandisation des êtres et des choses : « La sécurité, la parole, l’amour, la vie et la mort, tout s’achète… l’homme se dessèche et la fécondité du vivant se tarit. »(Yves Peyré). La fille de Barabas, Abigail (belle et pure Loulou Hanssen), est la victime sacrifiée – valeur d’échange et objet odieux de marchandage – à des fins de thésaurisation obsessionnelle contre tout amour ou sentiment paternel. De même, le cynisme de la scène publique de la vente des esclaves turcs par les officiers chrétiens en dit long sur l’humanité : l’homme devenu matériau est dégradé, et l’acheteur Barabas s’en saisit, faisant de l’esclave Ithamore (Raphaël Naasz) une chose à son seul service. Du haut de la galerie, le Juif se fait le marionnettiste et manipulateur, assistant à l’entretuerie des deux moines rivaux, et à l’instrumentalisation même du cadavre de l’un d’eux devenu pantin mort et marionnette. Rien n’arrête la quête du pouvoir et la course à l’or : le théâtre se métamorphose en farce comique et grossière qui caricature ses personnages de BD. Le monde est une cour des miracles qu’habitent Ithamore, l’esclave turc et ses fanfaronnades de meurtrier, le maquereau Pila-Borza (Eric Castex), les brigands, les prostituées, les moines. Par opposition, les grands conservent leur dignité et leur hypocrisie : le gouverneur Fernèze, les chevaliers de l’ordre de Malte, le vice-amiral d’Espagne (Jonathan Harscoët), les dignitaires turcs. Le Chrétien Fernèze, victorieux sur le Juif, représente une doublure de Machiavel, le personnage du prologue. Au départ, le pouvoir politique chrétien se dissocie du pouvoir financier juif, et Barabas est en mesure de tout récupérer ; or, il se perd, se voulant encore et convulsivement manipulateur des hommes et du monde.

C’est la troisième fois – et pour notre bonheur de spectateur – que Bernard Sobel met en scène cette pièce comique et tragique. L’œuvre ne cesse de nous interroger sur l’état du monde et sur ses coups d’état, sur les mouvements des alliances politiques et des migrations humaines, sur les violences économiques et sociales, sur la « sainte » dictature de l’argent et de la finance et sur la réalité infâme des démunis.

Promontoire de lattes grossières, escalier brut de castelet, la scène du monde est un plateau de bois surélevé avec son gibet symbolique de Mont des Oliviers, ses cordages, ses poulies, ses chausse-trappes brutales d’artisan et ses rideaux de foire. Sur le sol, à cour, à jardin, sur la scène et dans les hauteurs, les acteurs se meuvent.

Cette création scénique, aux allures de théâtre de tréteaux, est Inventive, comme à l’image de son héros ingénieux, à la démarche comique et moqueuse, provoquant la complicité du spectateur, amusé par une telle passion qui enclenche l’accomplissement d’une vengeance personnelle au détriment de l’amour filial.

Diction sûre, verbe clair et puissant, Bruno Blairet a l’exubérance étrange d’un diable flamboyant et d’un démon bouffon et souriant, la belle énergie et l’ardeur de tous les emportements, ceux qui conduisent l’aveuglement d’un homme amoureux des seuls biens matériels, faisant fi de ses attachements qui n’empêcheront pas sa vengeance.

Véronique Hotte

Théâtre de L’Épée de Bois, Cartoucherie, du 4 au 29 novembre. Tél : 01 48 08 39 74

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