La Cerisaie de Tchekhov, traduction de André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène de Gilles Bouillon

Crédit photo : Guillaume Perret-lundi13

La Cerisaie 08 © Guillaume Perret – Lundi13

La Cerisaie de Tchekhov, traduction de André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène de Gilles Bouillon

 

À la manière d’un manifeste esthétique et humaniste, La Cerisaie (1904), pièce ultime de Tchekhov, lance dans le ciel les dernières cartouches incandescentes d’un ordre ancien qui bascule dans le vertige d’un autre jamais connu.

Ces mouvements, tiraillés entre le passé et l’avenir, esquissent un paysage mental impressionniste que révèle avec raffinement la création chorale de Gilles Bouillon.

La pièce délivre, par bribes, les aveux inconscients d’un auteur lucide et visionnaire, quant au sens de l’Histoire, et dont l’œuvre inaugurale fait grincer sourdement les verrous huilés de la fin d’un monde – celui des russes bien nés, restés longtemps aveugles sur les bouleversements économiques en cours et préparatoires d’une mutation libérale à venir, à laquelle mettra un frein la Révolution bolchevique.              Ces russes cultivés sont incapables d’ouvrir les yeux sur l’iniquité de la société alentour – un monde figé et inégalitaire de maîtres et de valets, quand bien même ces derniers ont gagné, il y a peu, une liberté dont ils avaient toujours été privés.

L’étudiant Trofimov (Antonin Fadinard) parle de ses contemporains, dépassés par leur époque : « Ils disent qu’ils font partie de l’intelligentsia, et ils tutoient leurs domestiques. Ils traitent les moujiks comme du bétail, ils négligent leurs études, ne lisent rien avec sérieux, restent à se tourner les pouces, ne font de la science qu’en parlotte, n’entendent rien à l’art. Tous sont sérieux, tous ont des visages graves… »

Cette génération se refuse à voir la cadence nouvelle d’une modernité irréversible que prend à son compte, en échange, le discours vivace de l’entrepreneur, l’ancien fils de moujik Lopakhine. Ce marchand dont le père était serf du grand-père et du père de Lioubov – séduisante et émouvante propriétaire du domaine ancestral -, ne fait pas table rase du passé, il souhaite plus subtilement négocier avec un imaginaire de maîtres mis à mal, un trésor symbolique et mémoriel de nostalgie, les souvenirs des anciens et de l’enfance disparus, dont la fameuse cerisaie fait partie, et qui pourrait plaire aux estivants futurs, qui s’annoncent de plus en plus nombreux.

Mais les romans inventent toujours un monde meilleur que les faits ne vérifient pas. L’intrigue concerne la survie du domaine pour la maîtresse, la sensible Lioubov – et pour son frère Gaev (Robert Bouvier) -, qui revient là pour un séjour estival. Or, l’ancestrale maison de famille est menacée de vente, cerisaie comprise, pour dettes.

Avant de se clore par un départ, la pièce débute avec le retour parisien de Lioubov et de sa suite – amis et parasites – dans la belle villégiature aux souvenirs d’enfance enfouis, où veille Varia, la fille adoptive de Lioubov, avec le personnel domestique.

S’ensuit une partie de campagne sous un ciel d’été où le bonheur léger est au rendez-vous, évoquant un quotidien tissé à la fois d’amertume et de rêves cocasses.

Tchekhov vit l’intimité avec la nature comme une nécessité vitale, aimant plus que tout les fleurs blanches et roses de pommiers et de cerisiers, épousant en cela le regard romantique et romanesque de Lioubov, que combat de son mieux Lopakhine : « … est riche non pas celui qui a beaucoup d’argent mais celui qui a les moyens de vivre à cette époque de l’année dans le décor somptueux du début du printemps. »   (Lettre,1892) Le jour de la vente, sceau fatal du destin de la cerisaie, un bal est organisé par les hôtes qui ne peuvent ni ne veulent tourner le dos à leur passé.

La scénographie de Nathalie Holt est d’une simplicité radieuse – un pan de mur et sa volée de fenêtres, un parquet rustique en guise de scène sur la scène, avec autour une coursive attenante et conséquente sur laquelle la ronde des acteurs s’accomplit lors du bal, sur le point de mordre le rebord du plateau ; au centre, un rideau blanc et léger que l’on ouvre ou bien referme discrètement ; à cour, quelques chaises enfantines, un lit de bois et un cheval à bascule, un portrait de famille installé dans les hauteurs ; puis pour les jeux extérieurs, un panneau peint de bouleaux descendu sur le lointain. Les belles comédiennes Nine de Montal, Coline Fassbind, Julie Hamois, Barbara Probst et Emmanuelle Wion – des silhouettes juvéniles et gaies -, portent les robes délicates et fraîches de Cidalia da Costa, aux tendres couleurs imprimées, semis pimpants de pastels et de pétales de printemps.

Mais il fallait encore que ce tableau de Jeune Filles en fleurs admirablement dirigées prît sens en mettant au jour l’ensemble vivifiant d’une toile d’ensemble, tendue par tous les comédiens toniques ; Roger Jendly joue ainsi Firs, le gardien de l’Histoire.

De l’œuvre tchekhovienne, le metteur en scène Gilles Bouillon dégage des enjeux proustiens, maîtrisant d’un côté, les regrets inconsolés du temps perdu, ces paradis d’enfance enfuie, à travers la diction mesurée et sentie du discours de Lioubov (justesse de Nine de Montal), et de l’autre, la volonté alerte et réparatrice d’aller de l’avant grâce au beau témoignage du désir de vivre de Lopakhine (Thibaut Corrion).

Véronique Hotte

Théâtre du Passage, Neuchâtel, les 22 et 24 octobre

Théâtre d’Angoulême, Scène nationale, du 3 au 5 novembre

Espace Jean Lurçat, Juvisy-sur-Orge, le 14 novembre

Centre culturel L’Imprévu, Saint-Ouen-l’Aumône, le 17 novembre

Anthéa, Antipolis, Théâtre d’Antibes, les 25 et 27 novembre

Centre culturel Le Figuier blanc, Argenteuil, les 7 et 8 décembre

L’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge, le 12 décembre

Théâtre de Châtillon, du 7 au 16 janvier

Scène nationale d’Albi, les 20 et 21 janvier

L’Odyssée, Scène conventionnée de Périgueux, les 26 et 27 janvier

Théâtre Scène nationale de Narbonne, les 3 et 4 février

L’Opéra-Théâtre, Metz Métropole, les 11 et 12 février

Centre Dramatique Régional de Tours, du 23 février au 4 mars

Théâtre Jacques Cœur, Lattes, les 10 et 11 mars

 

 

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