L’Origine del mondo – ritratto del mondo – (L’Origine du monde – portrait d’un intérieur) – sur-titrages Federica Martucci, texte et mise en scène Lucia Calamaro

Crédit Photo : Sante Castignani

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L’Origine del mondo – ritratto del mondo – (L’Origine du monde – portrait d’un intérieur) – sur-titrages Federica Martucci, texte et mise en scène Lucia Calamaro

Festival d’Automne à Paris – Théâtre de la Colline

Pour rappel : l’expression de la méfiance morale de l’homme à l’égard de sa partenaire se vérifie de tous temps, ainsi depuis l’Europe shakespearienne d’où le mélancolique Hamlet interpelle sa mère, « Faiblesse, ton nom est femme », veuve consolée si vite de la mort de son époux en se remariant avec son beau-frère. De l’autre côté de la planète encore, l’écrivain japonais Tanizaki évoque au XX é siècle ses ancêtres orientaux qui font des valeurs sombres de l’étrangeté, de l’obscurité et de la dangerosité, l’apanage de la femme, en plongeant par contraste celle-ci dans le noir de l’ombre, « à l’instar des objets de laque à la poudre d’or ou de nacre.» Or, l’auteure et metteure en scène Lucia Calamaro de L’Origine du monde – portrait d’un intérieur, s’inscrit en faux par rapport à ces préjugés et choisit d’exposer la femme dans lumière éclatante de la scène, se défendant de tels regards dubitatifs bien sombres et jetant au plein jour (lumières de Gianni Starapoli) les figures changeantes et scintillantes de l’éternelle d’aujourd’hui. Portrait en majesté, même si le personnage éprouve une tendance récurrente à s’allonger près de son frigo rafraîchissant, Daria (Daria Deflorian), femme, mère et fille, perdue dans ses pensées, tient à ses côtés d’abord sa fille (Federica Santoro), plutôt encline à l’écoute maternelle qu’elle encourage ; ensuite, sa propre mère extravertie (Daniela Piperno), moqueuse et pragmatique, éloignée des atermoiements filiaux ; enfin, la psychanalyste énigmatique dont la patiente attend les paroles de salut. Ces femmes portent des vêtements clairs aux tons pastel – robe, manteau, pantalon, pyjama.                                                                                                                Dépressive, Daria se caractérise par une lassitude chronique, un découragement lancinant, de la faiblesse physique, une anxiété et une angoisse confuses. Livrée naturellement au jeu vif d’une introspection brillante et non lassée – l’observation et l’auto-analyse d’une conscience individuelle -, l’héroïne se confesse à haute voix, laissant libre cours à ses réflexions divagantes mais construites, une matière particulièrement bienvenue pour faire théâtre et passer avec panache sur la scène. La pièce de Lucia Calamaro – les révélations de Daria – évoque à bon escient, la romancière anglaise du XIX é siècle, Charlotte Brontë citée (Jane Eyre) : il faut encourager les femmes qui cherchent à étendre leur champ d’action ou à s’instruire plus que leur sexe et la tradition ne le leur permettent. Elles ne doivent pas « se borner à faire des puddings, à tricoter des bas, à jouer du piano, à broder des sacs. »                                                                                                             Pour la création scénique de Lucia Calamaro, un frigo installé à jardin, une armoire, une machine à laver en fonctionnement, un évier de cuisine où Daria lave effectivement la vaisselle ; une chaise design, une table de bureau minuscule, un bouquet magnifique posé sur le sol, comme seul élément poétique de décoration. Sur la scène donc, un large écran de transparence dans le lointain dont la couleur lumineuse varie, selon les actes, du bleu pastel à la chaleur de l’orangé. Avec de magnifiques et rares accessoires (Marina Haas), égarés artistiquement sur le plateau immense et blanc, selon l’ordonnancement de la représentation en trois parties aux titres de natures mortes picturales – Femme mélancolique au frigo, Certains dimanches en pyjama, Le Silence de l’analyste –, une histoire de femme se décline. À travers une figure bobo, tendance bourgeoise intello, cultivée et sensible, volontairement décalée, hors de l’efficacité vaine d’un pseudo-monde marchand. La mise en scène, comme l’écriture, manifeste la recherche d’un nouvel ordre, dévoilant un rythme autre du temps qui passe – lenteur intérieure du monologue, laboratoire de pensées patientes. Sur le plateau de théâtre s’accomplit l’avènement d’une reconnaissance existentielle, à travers l’intimité rayonnante d’un être mis à vif, troublé par ses questions – un commentaire précieux sur l’étrangeté du monde. La représernation pourrait suggérer une nature morte du peintre italien Morandi : « Madame, je me sens comme une bouteille dans un tableau de Morandi.»                               Moroses et radieuses, ces silhouettes de théâtre frontales – formes simplifiées et archétypales d’une fresque vivante, posées sur la scène comme sur la table d’un atelier -, s’ordonnent et se côtoient avec grand soin. Esquissant une délicatesse de ton et de méditation, elles dégagent des postures poétiques que contemple le spectateur. La géométrie de l’espace s’ajuste adroitement à celle de l’introspection.

Véronique Hotte

La Colline – Théâtre national, Festival d’Automne à Paris, du 20 au 24 octobre. Tél : 01 44 62 52 52, Festival d’Automne : 01 53 45 17 17

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