Vu du pont d’Arthur Miller, traduction française de Daniel Loayza, mise en scène Ivo von Hove

Crédit photo : Thierry Depagne

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Vu du pont d’Arthur Miller, traduction française de Daniel Loayza, mise en scène Ivo von Hove

 

Vu du pont (A View from the bridge) est une pièce majeure, un classique du théâtre américain créé par Peter Brook à Londres en 1956 puis à Paris en 1958. Selon le metteur en scène Ivo van Hove, le titre symbolique Vu du pont de la pièce d’Arthur Miller, propose aux citoyens américains, le public d’« en haut » de regarder en face la situation des immigrés italiens, et d’observer ces vies d’ « en bas ».

Eddie Carbone (Charles Berling), le héros tragique de Vu du pont (1955), fait partie des beaux rôles à destin planétaire de l’œuvre emblématique du dramaturge Arthur Miller. Le travailleur, immigré italien devenu américain, a élevé auprès de sa femme Béatrice (Caroline Proust), la nièce orpheline de celle-ci, Katie (Pauline Cheviller) , devenue jeune fille, dont il refuse l’émancipation par un emploi rémunérateur, aveuglé par une passion incestueuse. Surviennent deux cousins de Béatrice, Marco (Laurent Papot) et Rodolfo (Nicolas Avinée), immigrés clandestins tout juste débarqués, qu’Eddie accueille chez lui par solidarité familiale. Soit une intrigue superbe, compliquée et ambiguë, de l’avis de l’homme de théâtre Ivo von Hove. Le débardeur de Brooklyn, ancien migrant sicilien, est installé à Red Hock, tel que le raconte au public, Alfier (Alain Fromager), compatriote italien, avocat de la famille, acteur de l’intrigue et narrateur engagé dans ce drame contemporain à dimension tragique. Le point de chute de Red Hock pour les migrants partis de la petite Europe en vue de gagner une vie digne et décente se situe dans « les bas-fonds face à la baie, près du pont de Brooklyn, du côté de la haute mer… la gorge de New-York qui engloutit le tonnage du monde entier. » Or, ses origines italiennes modestes, sa fuite de la misère économique et son accès final à une figure de référence dans le milieu rude des dockers font que le débardeur des quais de Brooklyn, révélé à lui-même, aux siens et au monde par la force de ses bras et la ténacité d’un moral d’acier, n’en revêt pas moins la figure paradoxale et populaire de héros tragique. L’histoire ainsi contée fait scintiller le miroir aux alouettes du rêve américain, une liberté frayée entre la loi et la justice qu’on s’autorise soi-même, entre principe de plaisir et principe de réalité. La responsabilité de l’individu est mise à mal jusqu’à son point de rupture, écartelée entre l’accès à l’aisance matérielle et les petits arrangements de lâcheté. La tension du choix éthique, la difficulté pour le héros de s’incliner dignement en trouvant un compromis dans ses décisions morales, fait la grandeur de ce drame.

Pour Arthur Miller, la scène est le lieu idéal pour débattre d’arrache-pied du destin de l’homme à travers les postures expérimentées – idées et choix philosophique. Ce théâtre travaille à l’expression de la désillusion et de la souffrance existentielle, à la capacité individuelle du refus et en même temps, au choix tragique comme issue possible, quand l’être est déchiré entre la réalité sociale et la réalité intime du désir. Eddie a trahi sa parole, violant la loi à laquelle il croit lui-même, et se livrant au sacrifice. La scénographie de Jan Versweyveld – un plateau tri-frontal surplombé d’un toit qui s’élève en silence ou bien se rabaisse pour fermer la boîte scénique d’une expérience de travaux pratiques de laboratoire – dispense au drame toute sa dimension tragique en exposant au public ses figures pures et tendues. Celles-ci semblent entrer et sortir sur une terrasse élevée, livrant à la lumière crue du soleil et de la vérité les mouvements imparables d’une destinée foudroyante tracée d’avance. Et la tragédie, portée par des comédiens admirablement dirigés, s’accomplit inexorablement, écrasant l’homme comme un insecte.

Véronique Hotte

Odéon – Théâtre de l’Europe – Ateliers Berthier, du 10 octobre au 21 novembre.

Tél : 01 44 85 40 40

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