Terre Océane (un roman dit), texte de Daniel Danis (L’Arche Editeur), mise en scène de Etienne Pommeret

Crédit photo : Bellamy

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Terre Océane (un roman dit), texte de Daniel Danis (L’Arche Editeur), mise en scène de Etienne Pommeret

 

Un enfant de dix ans, adopté quand il n’était qu’en bas âge, revient subrepticement dans la vie de son père, dont il vivait séparé depuis la séparation parentale voulue par la mère, dès lors en ménage avec autre homme, qui lui tient lieu de beau-père. Et si l’enfant revient si brutalement dans la vie de son père adoptif, c’est qu’il est gravement malade : sa mère ne supporte plus ce fardeau moral trop cruel. Le père responsable légal et directeur d’une boîte de production à Montréal, délègue son travail à ses collaborateurs pour pouvoir s’échapper avec son fils sur les territoires de son oncle, bûcheron bourru et sensible vivant dans les profondeurs forestières québécoises.

La pièce Terre Océane de Daniel Danis marque un chemin hivernal d’initiation, entre bouleaux et émotions fugitives. L’émotion née de l’inattendu – rire, peur et colère – se manifeste par l’irradiation dans le corps d’une excitation soudaine, un phénomène qui contracte tous les muscles, paralyse le souffle et fouette le cœur sauvage. L’être se voit affecté, en dépit de tout, par un mouvement à la fois physiologique et psychologique. Peur souveraine, pleurs et sanglots avant l’irritation et l’action.

Avec la prose poétique de Daniel Danis dans Terre Océane –« roman-dit », forme littéraire singulière mêlée de poésie, de récit, de scènes de théâtre et de voix intérieures -, le metteur en scène Etienne Pommeret s’attache à une représentation ciblée des ravages somptueux de l’émotion et de la surprise provoquée, « un point de cristallisation d’intuitions éphémères qui s’additionnent au lieu de se dissoudre dans le temps ». L’inconscient collectif sur la carte des émotions est admirablement traqué sur le plateau – dont la peur ou le fou rire. La propagation émotive, tel un feu de court-circuit, fuse d’être en être, en un éclair de lumière dans l’espace sombre pour composer la matière particulièrement délicate de ce spectacle fort. Celui qui pourrait être un ancien, l’homme des bois, parleur invétéré qui cache ainsi ses affects, entraîne l’enfant condamné à une mort prochaine pratiquer secrètement son « engin des cieux ». Il suffit d’une grange, d’un panneau, de l’hélice d’un ventilateur, d’une planche levée vers la lumière avec sa corde et ses poulies, une planche sur laquelle l’enfant se couche en toute sécurité. Le vieux bûcheron explique au garçon interrogateur : « Le tournoiement de l’hélice, ça syncope la vue, pis des images apparaissent ». Pour donner plus de volume à l’imaginaire enfantin en proposant au patient, aidé par ses proches, un parcours de sensations et d’illuminations inédites.

Les objets – bois et cordage -, discrets signes d’un artisanat traditionnel sont à vue. L’émotion passe non seulement de tel personnage à tel autre, du fils (Karim Marmet, jeune acteur vif et spontané) à son père adoptif Antoine (jeu persuasif et maturité de Sharif Andoura), mais encore de l’oncle Dave un peu chaman (Etienne Pommeret joueur) à la narratrice digne et convaincante Catherine Morlot. Le trouble passe aussi par la lanceuse d’invectives – donner, téléphoner, nager, parlotte…, des temps qui structurent l’ordonnancement de la pièce -, par la collègue d‘Antoine et enfin par l’infirmière de Gabriel (trois rôles vifs joués par la même Sarah Taradach).

La scénographie, à la fois pure et brute, de Jean-Pierre Laroche est de toute beauté. À jardin, deux panneaux de couleurs qui racontent et projettent les possibilités du monde, civilisées ou bien inexplorées, et à cour, une table de bois aux petits objets d’art que domine un large miroir rectangulaire dont la lumière verse sur la scène.

Un spectacle poétique dont les paroles déclamées à travers la présence sensible des acteurs traduisent la proximité universelle des mouvements intérieurs de l’âme.

Véronique Hotte

L’Échangeur à Bagnolet, du 12 au 23 octobre, relâche le 19. Tél : 01 43 62 71 20

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