Un faible degré d’originalité … Antoine Defoort/Artiste associé au 104 – Amicale de production – Festival Les Singuliers

Crédit photo : Belinda Annaloro

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Un faible degré d’originalité … Antoine Defoort/Artiste associé au 104 – Amicale de production – Festival Les Singuliers

 

Qu’est-ce qu’un auteur ? Une personne, dit le Robert, qui a réalisé une œuvre d’art, composé de la musique, de la poésie, de la prose. Souvenons-nous de Monsieur Jourdain dans Le Bourgeois Gentilhomme, accédant au titre d’« auteur » et de créateur qui s’ignore. On peut parler encore d’un auteur d’opérettes, de films policiers, de bandes dessinées, de fresques, de tableaux… Un tel « faiseur » est désigné plus précisément comme compositeur, dessinateur, peintre, réalisateur, autant de titres qui se déclinent, bien sûr mais non sans difficultés, au féminin.

En guise d’introduction à sa prestation Un faible degré d’originalité, qu’il intitule Conférence (version bêta), Antoine Defoort, fondateur de l’Amicale de production avec Halory Goerger et Julien Fournet, « Artistes Associés au CENTQUATRE-PARIS », évoque l’origine de son projet, qui n’est rien moins que le film Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, une référence populaire des plus aimablement choisies. Une scène est d’ailleurs jouée par l’acteur facétieux, entre Mme Emery et sa fille Geneviève – la jeune Catherine Deneuve dans ses tout premiers rôles. Defoort interprète l’aisance quotidienne de la posture de l’une et de l’autre de ces deux figures de la middle -class, échanges verbaux, distance légèrement ironique du jeu, légèreté des déplacements sur le plateau, les ingrédients « prennent » aussitôt, et une petite saynète poétique et à peine chantée voit le jour. Or, les droits d’auteur de l’œuvre cinématographique sont refusés au performer.

D’où le virage scénique et dramaturgique de tous les dangers, pris par le locuteur sur la notion de droit d’auteur dont la loi a été édictée en France en 1866, soit un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous, conféré à la personne sous le nom de laquelle une œuvre de l’esprit a été divulguée. Ces droits d’auteur correspondent à l’argent que perçoit un auteur, proportionnellement au nombre d’exemplaires vendus, de représentations et de reproductions.

Le spectacle prend la forme d’une causerie familière entre amis, si ce n’est qu’un seul ne parle, omniprésent mais discret, loquace face à un public silencieux et muet.

Comment initier un tel monologue sur la propriété intellectuelle dans le domaine de la création artistique ? Comme une randonnée dans des montagnes brumeuses, sur des chemins escarpés, longs et sinueux, dont le point de départ historique serait le siècle des Lumières, préparé par l’invention de l’imprimerie par Gutenberg au XV é siècle. Le public rencontre ainsi Diderot de l’Encyclopédie et ses homologues intellectuels anglais dans un pub très chic et très fermé de Londres, marchant sur un chemin philosophico-moral peu emprunté, éclairé par les torches des Lumières. Là, est reconnue l’importance de l’art et de la création, dont il faut encourager la pratique, déterminante pour la formation du citoyen, en rémunérant les auteurs. Est expliquée la distinction subtile d’une œuvre de l’esprit, selon deux critères, sa forme tangible et son originalité, œuvre dont les droits de reproduction et de représentation reviennent à l’auteur jusque soixante-dix ans après sa mort…

Le comédien reprend son souffle, le temps d’une halte dans cette montée difficultueuse de cimes abstraites et inaccessibles, et le public prend connaissance de l’incroyable saga de la succession de Maurice Ravel – mort en 1937 – dont le couple de gardiens, les descendants de ceux-ci, et un drôle d’avocat éditeur marron ont récupéré la mise fabuleuse et gigantesque des droits jusqu’au 1er janvier 2016. Une aventure étirée complaisamment dans le temps au bénéfice de ces héritiers approximatifs, grâce à six ans de guerre (1939-45) auxquels sont ajoutés trois autres aux soixante-dix ans initiaux, le pactole est gros pour des non proches de Ravel.

Après la halte et quelques gorgées d’eau pour le marcheur, la leçon scénique sur les droits d’auteurs reprend ; des interdits sont répertoriés, la contrefaçon par le droit patrimonial d’un côté, et la transformation, l’altération et l’usurpation de paternité par le doit moral, de l’autre. Après les torches que furent les trois précédentes Révolutions – la conceptualisation par le langage articulé, la transmission par l’écriture et la diffusion par l’imprimerie -, le bateleur conclut sur la 4é Révolution médiatique dans l’histoire de l’Humanité – la Révolution Internet – qui est aujourd’hui non plus une torche modeste, mais un lance-flamme dont personne ne saisit la mesure extrême dans l’accès aux œuvres.

La conférence se métamorphose pour le spectateur en prospection intellectuelle facétieuse et burlesque, et pour l’acteur en sauts spectaculaires et pirouettes argumentatives périlleuses dont l’athlète sort vainqueur, tombant droit sur ses pieds. Defoort offre des exemples « vivants » – la blague du micro dont il est à présent le dépositaire exclusif pour ce qui est des droits d’auteur, un dessin humoristique de David Shrigley sur le Bien, le Mal et le Non-Engagement, la distribution de Pepitos, un dessin animé sur la question du copyright, du vol et du non vol … de bicyclette.

Un moment loufoque et savoureux de théâtre vivant, lardé de cocasserie et de jeux d’esprit, par un saltimbanque qui n’hésite pas à réfléchir quand il parle tout haut.

Véronique Hotte

CENTQUATRE-PARIS, Festival Les Singuliers, du 1er au 10 octobre

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